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AccueilJurisprudence administrativeN° TA13-2513777

Tribunal Administratif de Marseille — Décision N° TA13-2513777

lundi 10 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Marseille
SectionTribunal Administratif de Marseille
N° DossierTA13-2513777
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDRISSI BOUACIDA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Marseille a annulé l'arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône obligeait M. A..., ressortissant pakistanais, à quitter sans délai le territoire français et prononçait une interdiction de retour de trois ans. Le tribunal a jugé que la mesure d'éloignement était illégale car M. A... avait présenté une demande d'asile avant l'édiction de l'arrêté, ce qui lui ouvrait droit, en vertu des articles L. 521-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à un enregistrement de sa demande et à la délivrance d'une attestation provisoire. Par conséquent, l'obligation de quitter le territoire français a été annulée, entraînant par voie de conséquence l'annulation des décisions relatives au délai de départ, au pays de destination et à l'interdiction de retour.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 novembre 2025, M. B... A..., retenu au centre de rétention du Canet à Marseille, représenté par Me Drissi Bouacida, demande au tribunal :

1°) de l’admettre à titre provisoire au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;

2°) d’annuler l’arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône l’a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de trois ans ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement d’une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le signataire de l’arrêté n’est pas compétent ;
- l’arrêté n’est pas motivé ;

Sur l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que sa présence sur le territoire n’est pas constitutive d’une menace à l’ordre public ;

Sur le refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :
- il est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation ;



Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle méconnaît l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il a sollicité l’asile dès son entrée sur le territoire français ;

Sur l’interdiction de retour :
- elle est illégale du fait de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- le préfet n’a pas examiné les quatre critères prévus à l’article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a ainsi entaché sa décision d’erreur de droit ;
- la décision est entachée d’une erreur d’appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 novembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Pilidjian pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d’éloignement en application du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Pilidjian, magistrate désignée,
- les observations de Me Drissi Bouacida dans les intérêts de M. A..., qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et qui insiste en particulier sur la circonstance qu’il a déposé une demande d’asile,
- et les observations de M. A..., assisté de Mme C..., interprète en langue ourdou.

Le préfet des Bouches-du-Rhône n’était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une pièce a été enregistrée le 10 novembre 2025 à 12h54, et n’a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 4 novembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône a prononcé à l’encontre de M. A..., ressortissant pakistanais né le 14 mai 1999, une obligation de quitter sans délai le territoire français ainsi qu’une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de trois ans. M. A... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.


Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ».

3. En raison de l’urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l’admission provisoire de M. A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d’annulation :

Sur la légalité de l’obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, (…) ». Aux termes de l’article L. 521-4 du même code : « L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. ». Aux termes de l’article L. 521-7 du même code : « Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. La durée de validité de l'attestation est fixée par arrêté du ministre chargé de l'asile. / La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L. 311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. / Cette attestation n'est pas délivrée à l'étranger qui demande l'asile à la frontière ou en rétention. » Aux termes de l’article L. 521-14 du même code : « Au moment de sa présentation auprès de l'autorité administrative en vue de l'enregistrement d'une première demande d'asile en France, l'étranger ne peut être regardé comme présentant le risque non négligeable de fuite défini à l'article L. 751-10. ». Enfin, aux termes de l’article R. 521-1 du même code : « (…) lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département et, à Paris, du préfet de police. ».

5. Par ailleurs, aux termes de l’article L. 541-1 du même code : « Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ». Aux termes de l’article L. 541-2 du même code « L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. ». Aux termes de l’article L. 541-3 du même code : « Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. ». Aux termes de l’article L. 542-1 du même code : « En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ». L’article L. 542-2 de ce code dispose que : « Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : (…) 2° Lorsque le demandeur : / (…) c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale. (…) ».

6. Ces dispositions ont pour effet d’obliger l’autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d’admission au séjour au titre de l’asile formulée par un étranger à l’occasion de son interpellation. Hors les cas visés tant à l’article L. 754-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile concernant l’hypothèse d’un ressortissant étranger placé en rétention, qu’aux c et d de l’article L. 542-2 du même code, le préfet saisi d’une demande d’asile est ainsi tenu de délivrer au demandeur l’attestation mentionnée à l’article L. 521-7 précité de ce code. Il résulte, en outre, de ces dispositions que le demandeur d’asile dont l’examen de la demande relève de la compétence de la France bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu’à la notification de la décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et, le cas échéant, de celle de la Cour nationale du droit d’asile. Par voie de conséquence, elles font légalement obstacle à ce que le préfet fasse obligation de quitter le territoire français avant d’avoir statué sur cette demande d’admission au titre de l’asile. Ce n’est que dans l’hypothèse où la demande d’admission au séjour a été préalablement rejetée par lui que le préfet peut, le cas échéant sans attendre que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides ait statué, décider l’éloignement de l’étranger.

7. M. A... soutient avoir déposé une demande d’asile dès son entrée sur le territoire français, le 19 septembre 2025. Si la préfecture indique, dans ses écritures, qu’aucune demande d’asile le concernant n’a été enregistrée, M. A... a toutefois produit, au cours de l’audience publique, une convocation pour un entretien le 23 septembre 2025 devant l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Il ne ressort d’aucune pièce du dossier que cette demande aurait, au moment de l’édiction de l’arrêté attaqué, été examinée. Il est en outre constant qu’à la date du dépôt de sa demande d’asile, M. A... n’était pas placé en rétention et ne se trouvait pas dans un des cas visés aux c et d de l’article L. 542-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Le préfet des Bouches-du-Rhône était alors tenu d’examiner cette demande d’admission au titre de l’asile, présentée avant l’édiction de la mesure d’éloignement litigieuse. Dans ces conditions, le préfet des Bouches-du-Rhône ne pouvait légalement prendre à l’encontre de M. A... une décision l’obligeant à quitter le territoire français. Par suite, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. A... est fondé à demander l’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français et, par voie de conséquence, des décisions lui refusant un délai de départ volontaire, fixant son pays de renvoi et lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A... a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce et sous réserve que M. A... soit admis définitivement à l’aide juridictionnelle et que Me Drissi Bouacida, avocat de ce dernier, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, de mettre à la charge de l’Etat le versement de 1 000 euros à Me Drissi Bouacida.

D E C I D E :


Article 1er : M. A... est admis à titre provisoire au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Article 2 : L’arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a obligé M. A... à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.

Article 3 : L’Etat versera à Me Drissi Bouacida une somme de 1 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que M. A... obtienne le bénéfice de l’aide juridictionnelle et que Me Drissi Bouacida renonce à percevoir la part contributive de l’Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au préfet des Bouches-du-Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2025.


La magistrate désignée
Signé
H. Pilidjian
Le greffier
Signé
T. Marcon



La République mande et ordonne au préfet des Bouches-du-Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
Le greffier

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