Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de la décision implicite de rejet du préfet des Bouches-du-Rhône refusant à M. B..., ressortissant tunisien, l'admission au séjour. Le juge a considéré la condition d'urgence remplie, l'intéressé étant empêché de finaliser son inscription en formation professionnelle et de débuter son contrat d'apprentissage. Il a également retenu l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision, au regard des articles L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance et de la poursuite d'une formation.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 décembre 2025, M. A... B..., représenté par Me Youchenko, demande au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, l’exécution de la décision implicite par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté sa demande d’admission au séjour ;
2°) d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour d’une durée de validité de six mois dans un délai de trois jours suivant la notification de la décision à intervenir et de procéder au réexamen de sa demande dans un délai d’un mois suivant cette notification, et passé ces délais, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil si l’aide juridictionnelle lui est accordée, à lui-même dans le cas où cette aide lui serait refusée.
Il soutient que :
- la condition d’urgence est remplie dès lors qu’il ne peut ni finaliser son inscription au centre de formation de la bourse du travail (CFBT) Marseille Saint-Charles, ni débuter son contrat d’apprentissage, ni effectuer de stage ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que :
* elle a été prise par une autorité incompétente ;
* elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux et complet de sa situation ;
* elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation et méconnaît les articles L. 423-3, L. 435-1 et L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors qu’il a déposé une demande de titre de séjour dans l’année qui a suivi son dix-huitième anniversaire, a été pris en charge au titre de l’aide sociale à l’enfance et justifiait de la poursuite d’une formation depuis plus de six mois en CAP au sein d’un lycée professionnel privé ;
* elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’erreur manifeste d’appréciation s’agissant des conséquences sur sa situation.
La procédure a été communiquée au préfet des Bouches-du-Rhône qui n’a pas produit d’observations.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2515572 tendant à l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Felmy, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique du 19 décembre 2025, tenue en présence de Mme Crépeau, greffière, ont été entendus :
- le rapport de Mme Felmy ;
- et les observations de Me Chartier, substituant Me Youchenko, représentant M. B..., qui a repris les termes de la requête, en corrigeant la circonstance que ce dernier a été bénéficiaire de récépissés de demande de titre de séjour pendant sept mois et non deux ans.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant tunisien né en 2006 et entré en France en octobre 2023, a sollicité un titre de séjour le 9 avril 2025 sur le fondement de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Il a bénéficié de plusieurs récépissés de demande de titre de séjour entre le 17 avril 2025 et le 16 octobre 2025. Il demande la suspension de l’exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet des Bouches-du-Rhône sur sa demande de titre de séjour.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (...) ».
En ce qui concerne l’urgence :
Aux termes de l’article R. 522-1 du code de justice administrative : « La requête visant au prononcé de mesures d’urgence doit (...) justifier de l’urgence de l’affaire ». L’urgence justifie que soit prononcée la suspension d’une décision administrative lorsque l’exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
Il résulte de l’instruction que M. B... a fait l’objet, le 27 novembre 2023, d’une ordonnance de placement provisoire auprès de l’aide sociale à l’enfance par le procureur de la République et que sa prise en charge s’est poursuivie par le biais d’un contrat jeune majeur et au sein du foyer Calendal pour la période ayant débuté le 31 août 2025 et devant s’achever le 31 janvier 2026. La décision en litige a pour effet de le placer dans une situation précaire et irrégulière, et de faire obstacle à la mise en œuvre de son projet professionnel auprès du centre de formation de la Bourse du travail (CFBT) de Marseille Saint-Charles et à la conclusion d’un contrat d’apprentissage, ainsi qu’il ressort des diverses notes de situation présentées par la mission locale ou le personnel éducatif versées au dossier. Dans ces conditions, M. B... doit être regardé comme justifiant d’une situation d’urgence.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision implicite litigieuse :
Aux termes de l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ».
Il ressort des pièces du dossier que M. B... a été confié à l’aide sociale à l’enfance à l’âge de dix-sept ans, et justifiait, à la date de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour intervenue le 9 août 2025 et à défaut de toute contestation sur ce point en défense par le préfet des Bouches-du-Rhône qui n’a produit aucune observation, suivre une formation en CAP mécanique et carrosserie au lycée Jacques-Reynaud à Marseille débutée le 2 septembre 2024. Par suite et en l’état de l’instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées est propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.
Il résulte de ce qui précède que l’exécution de la décision implicite du 9 août 2025 par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande de titre de séjour de M. B... doit être suspendue.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
La présente décision implique, en application de l’article L. 911-2 du code de justice administrative, que le préfet des Bouches-du-Rhône réexamine la situation de M. B... dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et qu’il lui délivre une autorisation provisoire l’autorisant à travailler, valable six mois, dans l’attente de la délivrance d’un titre de séjour ou du jugement au fond, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
En application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge de l’État une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L’exécution de la décision implicite par laquelle le préfet des Bouches-du-Rhône a rejeté la demande de titre de séjour présentée le 9 avril 2025 par M. B... est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer la situation de M. B... dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer une autorisation provisoire l’autorisant à travailler, valable six mois, dans l’attente de la délivrance d’un titre de séjour ou du jugement au fond, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L’Etat versera une somme de 800 euros à M. B... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A... B... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée au préfet des Bouches-du-Rhône.
Fait à Marseille, le 23 décembre 2025.
La juge des référés,
Signé
E. Felmy
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour la greffière en chef,
La greffière,