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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2000693

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2000693

vendredi 16 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2000693
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mars 2020, M. D C, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 décembre 2019 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a maintenu son affectation au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe ;

2°) de condamner l'Etat à verser la somme de 2 000 euros au conseil du requérant en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente, dès lors que la décision n'a pas été prise par le ministre de la justice et qu'aucune délégation de signature n'a fait l'objet d'une publication ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que qu'elle porte atteinte à son droit de mener une vie familiale normale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2020, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, dès lors que la décision attaquée est une mesure d'ordre intérieur ne portant pas atteinte à une liberté fondamentale du requérant ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 20 janvier 2021, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 8 février 2021.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mars 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, écroué depuis le 18 mai 2004 et incarcéré au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe depuis le 14 mars 2018, a saisi le 25 mars 2019 le directeur du centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe d'une demande afin d'être transféré vers un établissement pénitentiaire plus proche de ses attaches familiales. Par un courrier du 21 juin 2019, il a été informé que sa demande était en cours d'instruction. Un courrier du 11 juillet 2019 lui a ensuite précisé que sa demande avait été transmise à la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes. M. C a sollicité à nouveau le 18 septembre 2019 l'administration pénitentiaire, qui l'a informé le 6 décembre 2019 que sa demande était en cours d'instruction par les services de l'administration centrale. Par une décision du 13 décembre 2019, dont il est demandé l'annulation, le garde des sceaux, ministre de la justice, a rejeté la demande de transfert de M. C.

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 82 du code de procédure pénale : " L'affectation peut être modifiée soit à la demande du condamné, soit à la demande du chef de l'établissement dans lequel il exécute sa peine./ La décision de changement d'affectation appartient au ministre de la justice, dès lors qu'elle concerne : / () 3° Un condamné ayant fait l'objet d'une inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés, prévu par l'article D. 276-1 () / L'affectation ne peut être modifiée que s'il survient un fait ou un élément d'appréciation nouveau ".

3. Il résulte de ces dispositions que le ministre de la justice est seul compétent pour connaître des changements d'affectation de détenus classés au répertoire des détenus particulièrement signalés. Il ressort des pièces du dossier que M. C a fait l'objet d'un tel classement par une décision du ministre de la justice du 20 août 2019. Toutefois, conformément à l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du gouvernement, les directeurs d'administration centrale peuvent signer, au nom du ministre et par délégation l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité. En vertu de l'arrêté du 28 octobre 2019 portant délégation de signature, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à Mme A B, directrice des services pénitentiaires, cheffe de la section orientation, régulation des flux et requêtes individuelles, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, tous actes, arrêtés et décisions, dans la limite de ses attributions et à l'exclusion des décrets. Cet arrêté, qui a été régulièrement publié au journal officiel le 31 octobre 2019, a fait l'objet d'une publicité suffisante. Contrairement à ce qui est soutenu, aucune disposition légale ou réglementaire n'impose que cet arrêté fasse en outre l'objet d'une publicité au sein des établissements pénitentiaires. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte en ses différentes branches doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / °Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () 3° Subordonnent l'octroi d'une autorisation à des conditions restrictives ou imposent des sujétions ; () ". La décision litigieuse n'entre dans aucune des catégories d'actes qui doivent être motivés en application de ces dispositions. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision litigieuse n'est pas motivée doit être écarté comme étant inopérant.

5. En troisième lieu, aux termes, d'une part, de l'article de l'article 717 du code de procédure pénale : " Les condamnés purgent leur peine dans un établissement pour peines () ". L'article 717-1 du même code dispose : " () La répartition des condamnés dans les prisons établies pour peines s'effectue compte tenu de leur catégorie pénale, de leur âge, de leur état de santé et de leur personnalité () ". Aux termes de l'article D. 70 du même code : " Les établissements pour peines, dans lesquels sont reçus les condamnés définitifs, sont les maisons centrales, les centres de détention, les établissements pénitentiaires spécialisés pour mineurs, les centres de semi-liberté et les centres pour peines aménagées () ". L'article D. 71 de ce code précise : " Les maisons centrales et les quartiers maison centrale comportent une organisation et un régime de sécurité renforcé dont les modalités internes permettent également de préserver et de développer les possibilités de réinsertion sociale des condamnés () ". Enfin, l'article D. 82 du même code prévoit : " L'affectation peut être modifiée soit à la demande du condamné, soit à la demande du chef de l'établissement dans lequel il exécute sa peine./ La décision de changement d'affectation appartient au ministre de la justice, dès lors qu'elle concerne : / () 3° Un condamné ayant fait l'objet d'une inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés, prévu par l'article D. 276-1 () / L'affectation ne peut être modifiée que s'il survient un fait ou un élément d'appréciation nouveau ".

6. Aux termes, d'autre part, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 35 de la loi du 24 novembre 2009 dite " loi pénitentiaire " : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. () ". Les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'accordent pas aux détenus le droit de choisir leur lieu de détention et la séparation et l'éloignement du détenu de sa famille constituent des conséquences inévitables de cette détention. Cependant, le fait de détenir une personne dans un lieu éloigné de sa famille au point que toute visite se révèle en réalité très difficile, voire impossible, peut, dans certaines circonstances spécifiques, constituer une atteinte excessive au droit garanti, y compris à un détenu, par l'article 8 précité, dès lors que la possibilité pour les membres de sa famille de lui rendre visite est un facteur essentiel du maintien des liens familiaux auquel il a droit dans toute la mesure compatible avec les contraintes de la détention.

7. M. C soutient que l'éloignement géographique de ses proches affecte son droit à mener une vie familiale normale, dès lors qu'il est éloigné de cinq cents kilomètres de sa famille qui réside dans le Nord de la France. Il fait en outre valoir que les mesures de fouilles poussées à l'entrée du centre pénitentiaire empêchent sa compagne de lui rendre visite par des parloirs et porte atteinte également à son droit à une vie familiale normale. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'historique des parloirs produit en défense, que les proches du requérant lui ont rendu visite dix fois, entre le 26 juin et le 30 novembre 2019, au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe et que M. C a bénéficié de plusieurs unités de vie familiale au cours de l'année 2019. Il n'est pas établi ni même allégué qu'il n'aurait pas pu bénéficier de communications téléphoniques et épistolaires avec ses proches. Par ailleurs, eu égard au profil pénal du requérant, condamné pour des crimes commis en bande organisée, à son classement au répertoire des détenus particulièrement signalés au jour de la décision, et compte tenu de la circonstance que son comportement en détention a donné lieu à plusieurs comparutions en commission de discipline et à une mise à l'isolement, l'administration se trouvait confrontée à des contraintes particulières pour trouver un établissement compatible avec le profil pénal et pénitentiaire de l'intéressé.

8. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que le refus qui lui a été opposé porte à son droit à une vie privée et familiale une atteinte qui excèderait les contraintes inhérentes à sa détention. Si la décision litigieuse est de nature à rendre plus difficile l'exercice par le requérant de son droit à conserver une vie familiale en détention, l'atteinte portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, compte tenu des circonstances exposées ci-dessus et eu égard aux contraintes pesant sur l'administration pénitentiaire dans l'affectation des détenus, n'est pas disproportionnée au regard des motifs pour lesquels cette décision a été prise. Par suite, la décision attaquée ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. Il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été exposé au point 7 du présent jugement, que M. C a pu recevoir à plusieurs reprises la visite de sa femme et de son fils au centre pénitentiaire d'Alençon-Condé-sur-Sarthe. En particulier, il a pu bénéficier de 14 unités de vie familiale entre les mois d'avril 2018 et février 2019. Il n'est pas établi ni même allégué que le requérant n'aurait pas eu la possibilité de correspondre par écrit ou par téléphone avec son fils. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir soulevée en défense, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

12. L'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, ne saurait être condamné à verser à M. C une somme au titre des frais exposés par celui-ci et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 31 août 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

F. E

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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