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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2101564

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2101564

vendredi 16 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2101564
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 juillet 2021, Mme E D, représentée par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 18 mai 2021 par laquelle le directeur du centre pénitentiaire de Caen a refusé de lui accorder un permis pour visiter M. A, ainsi que la décision du 14 juin 2021 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours hiérarchique ;

3°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire de lui accorder ce permis de visite, sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Me David en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ou lui verser cette somme sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative si elle ne devait pas être admise à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière du fait de l'absence de contradictoire ;

- elle ne comporte pas les nom, prénom et signature de son auteur, en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce qu'elle est fondée sur l'article D. 265 du code de procédure pénale et non sur l'article 35 de la loi du 24 novembre 2009 ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît la recommandation 1741 du Conseil de l'Europe en ce qu'elle est fondée sur une discrimination liée à son passé judiciaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 29 juillet 2021.

Les parties ont été informées, le 22 juin 2022, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen soulevé d'office tiré de la substitution des dispositions des articles R. 57-8-10 du code de procédure pénale et 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 aux dispositions de l'article D. 265 du code de procédure pénale, comme base légale de la décision du 18 mai 2021 contestée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

Considérant ce qui suit :

1. Mme E C a sollicité un permis pour visiter M. A incarcéré au centre de détention de Caen. Par une décision du 18 mai 2021, le directeur du centre pénitentiaire de Caen a refusé de lui accorder un permis de visite. Par une décision du 4 juin 2021, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours hiérarchique formé à l'encontre de ce refus. Par la présente requête, Mme C sollicite l'annulation de ces deux décisions.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 juillet 2021. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ".

4. Mme E C, qui a sollicité un permis pour visiter M. A incarcéré au centre de détention de Caen, a pu faire valoir l'ensemble des éléments qu'elle estimait pertinents. Par suite, le moyen tiré de l'absence de procédure contradictoire préalable ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

6. Il ressort de la décision complète transmise en défense par le garde des sceaux, ministre de la justice, qu'elle comporte les nom, prénom et signature de son auteur. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration manque en fait et doit être écarté.

7. En troisième lieu, la décision attaquée du 18 mai 2021 indique que le refus de la demande de permis de visite est fondé sur l'ensemble des condamnations pénales de la requérante, qui sont énumérées. La décision du 14 juin 2021 mentionne également les faits reprochés. Par suite, les décisions comportent les motifs de faits qui en constituent le fondement avec une précision suffisante pour permettre à l'intéressée d'en comprendre les motifs. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article D. 265 du code de procédure pénale : " Tout chef d'établissement doit veiller à une stricte application des instructions relatives au maintien de l'ordre et de la sécurité dans l'établissement pénitentiaire qu'il dirige. / A ce titre, il est disciplinairement responsable des incidents ou des évasions imputables à sa négligence ou à l'inobservation des règlements, indépendamment des procédures disciplinaires susceptibles d'être engagées contre d'autres membres du personnel ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. / L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. " L'article R. 57-8-10 du code de procédure pénale, qui détermine le régime applicable aux permis de visite accordés aux personnes détenues, prévoit que " les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire ".

9. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

10. En l'espèce, la décision contestée du 18 mai 2021 portant refus de permis de visite a été prise sur le fondement de l'article D. 265 du code de procédure pénale. Cette décision trouve sa base légale dans les dispositions des articles R. 57-8-10 du code de procédure pénale et 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, en vigueur à la date de la décision attaquée. Ce fondement légal peut être substitué au fondement erroné retenu par l'administration dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit et du défaut de base légale doivent être écartés.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2019 : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce soit par les visites que ceux-ci leur rendent, soit, pour les condamnés et si leur situation pénale l'autorise, par les permissions de sortir des établissements pénitentiaires. Les prévenus peuvent être visités par les membres de leur famille ou d'autres personnes, au moins trois fois par semaine, et les condamnés au moins une fois par semaine. / L'autorité administrative ne peut refuser de délivrer un permis de visite aux membres de la famille d'un condamné, suspendre ou retirer ce permis que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. / L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion du condamné, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer. / Les permis de visite des prévenus sont délivrés par l'autorité judiciaire. / Les décisions de refus de délivrer un permis de visite sont motivées ".

12. La requérante soutient que la décision contestée est illégale du fait de l'inconventionnalité des dispositions de l'article 35 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, faute d'encadrer l'exercice du pouvoir administratif, notamment quant à la durée, d'une part, de l'instruction de la demande et, d'autre part, du refus de permis de visite. Toutefois, ces dispositions, applicables à la date des décisions en litige, énumèrent de façon claire et limitative les motifs qui permettent à l'autorité administrative de refuser les permis de visite, qui tiennent exclusivement au maintien du bon ordre et de la sécurité au sein de l'établissement pénitentiaire ou à la prévention des infractions. Par ailleurs ces décisions, qui ne doivent pas porter d'atteinte excessive au droit des détenus au maintien des relations avec les membres de leur famille, sont édictées sous le contrôle du juge administratif, devant lequel est invocable la méconnaissance des stipulations conventionnelles précitées ainsi que l'absence de justification de la mesure eu égard à sa durée. Par suite, le moyen tiré de ce que ces dispositions méconnaîtraient les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. En sixième lieu, la décision de refuser la délivrance d'un permis de visite d'une personne détenue ou de suspendre ou retirer un tel permis ne constitue pas une sanction ayant le caractère d'une punition, mais une mesure de police administrative des chefs d'établissements pénitentiaires tendant à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement ou, le cas échéant, la prévention des infractions. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, elles sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées propres à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive aux droits des détenus.

14. Les décisions attaquées se fondent sur la circonstance que Mme C a fait l'objet de plusieurs condamnations entre 1996 et 2008 pour vol, à des peines allant de quinze à six mois d'emprisonnement, en 2001 à une peine d'amende de 1 000 euros pour détention de stupéfiant et une peine de 200 euros d'amende pour remise ou sortie irrégulière de correspondance, somme d'argent ou objet de détenu, usage illicite de stupéfiant. Cette dernière condamnation a été prononcée le 17 juin 2020, soit peu de temps avant la décision attaquée, et concerne l'introduction de stupéfiants à l'occasion d'un parloir avec M. A. Par ailleurs, la requérante soutient qu'elle entretient une relation amoureuse avec le détenu depuis seize années. Toutefois, elle n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation, alors que le garde des sceaux fait valoir en défense, sans être utilement contredit sur ce point, que la demande de permis de visite a été présentée par Mme C en qualité d'amie. Si la requérante fait valoir que son permis de visite avait déjà été suspendu durant trois mois et que les décisions attaquées constituent une seconde sanction, il résulte de ce qui a été dit au point ci-dessus qu'un refus de permis de visite ne constitue pas une sanction ayant le caractère d'une punition, mais une mesure de police administrative tendant à assurer le maintien de l'ordre public et de la sécurité au sein de l'établissement ou, le cas échéant, la prévention des infractions. Dans ces conditions, alors que la requérante ne justifie pas de l'ancienneté et de l'intensité de sa relation avec M. A, et eu égard à sa condamnation récente pour des faits commis à l'occasion d'un parloir avec ce dernier, l'administration pénitentiaire a pu, sans méconnaître les dispositions précitées, estimer que les faits reprochés à Mme C étaient de nature à troubler le bon ordre et la sécurité de l'établissement et constituaient un obstacle à la réinsertion de M. A.

15. Enfin, si la requérante fait valoir que les décisions sont discriminatoires en tant qu'elles se fondent sur son " passé judiciaire ", il résulte de ce qui a été exposé précédemment que les décisions litigieuses ont été prises compte tenu du comportement inadapté de la requérante, dans un but de préservation du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire et dans le but de prévention des infractions. Par suite, ce moyen doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par Mme C doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions :

17. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 31 août 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martine, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

C. B

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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