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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2102117

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2102117

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2102117
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 septembre 2021 et 6 juin 2022, Mme C D, représentée par Me Bernard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 28 juillet 2021 par laquelle la préfète de l'Orne a rejeté la demande de renouvellement de carte nationale d'identité et du passeport de sa fille ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de délivrer ces documents ou de procéder au réexamen de sa demande sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ; le préfet de la Manche était compétent ; le signataire ne dispose pas d'une délégation de signature ;

- elle méconnaît la convention du 6 février 2017 qui imposait la saisine préalable du préfet de la Manche ;

- elle est insuffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle révèle une discrimination fondée sur le nom de famille et sur le fait que l'enfant de la requérante porte le nom de sa mère ;

- la prescription de l'action relative à la filiation est acquise ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2021, la préfète de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens présentés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 2 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Bonneu, rapporteur public,

- et les observations de Me Bernard, représentant la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Kéthia D, fille de Mme C D, ressortissante congolaise, est née le 9 septembre 2011 à Bondy, en France. Une carte nationale d'identité a été établie par la préfecture de Seine Saint-Denis le 17 octobre 2011 pour Kéthia, et un passeport lui a été délivré le 15 octobre 2015. Le 30 septembre 2020, Mme D a sollicité pour sa fille le renouvellement de ces documents, suite à la perte de la carte nationale d'identité et l'expiration du passeport. Par une décision du 28 juillet 2021, dont la requérante demande l'annulation, la préfète de l'Orne a rejeté cette demande.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Mme C D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 2 décembre 2021. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens de légalité externe :

3. Aux termes de l'article 2 de la convention de délégation en matière de cartes nationales d'identité et de passeport, conclue le 6 février 2017 " entre les préfets de département du Calvados, de l'Eure, de la Manche et de Seine-Maritime, désignés sous le terme de " délégant ", d'une part, et le préfet du département de l'Orne, désigné sous le terme de " délégataire ", d'autre part " : " 1. Le délégataire assure pour le compte de chaque délégant les actes suivants : () il saisit les préfets () de la Manche et de la Seine Maritime des demandes () faisant apparaître une suspicion de fraude documentaire ou d'usurpation d'identité (). Il statue sur ces demandes, au regard des éléments communiqués par les préfets de département () ".

4. En premier lieu, si la requérante soutient que l'autorité compétente pour instruire sa demande de passeport est le préfet du département de son lieu de résidence, en l'occurrence la Manche, l'instruction des demandes de cartes nationales d'identité et de passeport dans ce département a été confiée au préfet de l'Orne par une convention de délégation de gestion en matière de cartes nationales d'identité et de passeports du 6 février 2017, régulièrement publiée le lendemain au recueil des actes administratifs. En outre, par un arrêté du 15 février 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, la préfète de l'Orne a donné délégation à M. Charles-François Barbier, secrétaire général, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certaines catégories de décisions sans rapport avec la délivrance des titres d'identité. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée, pris en ses deux branches, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, si la requérante soutient que la décision attaquée méconnaît les stipulations de la convention mentionnée au point 3 du présent jugement en ce qu'elles prévoient la saisine du préfet de la Manche, elle n'établit pas, ni n'allègue, qu'une telle saisine n'a pas eu lieu. Au demeurant, il n'est pas démontré qu'un tel vice aurait eu une incidence sur le sens de la décision attaquée ou aurait privé la requérante d'une garantie.

6. En troisième lieu, la décision attaquée mentionne l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 relatif aux cartes nationales d'identité et l'article 4 du décret n° 2005-1726 relatif aux passeports et indique que les éléments fournis ne permettent pas d'établir l'entretien, l'importance et la durée de la contribution du père à l'éducation de l'enfant, que M. A a déjà reconnu soixante-deux enfants et qu'il existe un faisceau d'indices permettant de caractériser une reconnaissance frauduleuse de paternité. Par suite, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement avec une précision suffisante pour permettre à l'intéressée d'en comprendre les motifs et le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens de légalité interne :

7. L'article 310-3 du code civil prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. / () ". Aux termes de l'article 321 du même code : " Sauf lorsqu'elles sont enfermées par la loi dans un autre délai, les actions relatives à la filiation se prescrivent par dix ans à compter du jour où la personne a été privée de l'état qu'elle réclame, ou a commencé à jouir de l'état qui lui est contesté. A l'égard de l'enfant, ce délai est suspendu pendant sa minorité. ". L'article 335 de ce code précise : " La filiation établie par la possession d'état constatée par un acte de notoriété peut être contestée par toute personne qui y a intérêt en rapportant la preuve contraire, dans le délai de dix ans à compter de la délivrance de l'acte ". Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports électroniques : " Le passeport électronique est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ".

8. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou de passeport.

9. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou de passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

10. En premier lieu, si la requérante fait valoir que la préfète de l'Orne a commis une erreur de droit en ajoutant une condition non prévue par la loi, dès lors qu'elle aurait subordonné la délivrance des documents sollicités à la preuve de la participation du père de l'enfant à son entretien et à son éducation, il ressort de la décision attaquée et de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement que la préfète a fondé sa décision sur l'existence d'un faisceau d'indices permettant de caractériser une reconnaissance frauduleuse de paternité. Par suite, le moyen manque en fait et doit être écarté.

11. En deuxième lieu, la requérante soutient que la décision attaquée est fondée sur un acte antérieur discriminatoire, dès lors que la réclamation de justificatifs de filiation entre l'enfant et le père était fondée sur le nom de famille et sur le fait que l'enfant de la requérante porte le nom de sa mère et non de son père. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la préfecture de l'Orne a recensé dans un tableau de reconnaissance de paternité les demandes présentées pour plus de soixante-deux enfants dont le père serait M. A. Ainsi, face à un risque de fraude massive, la demande de la requérante pour sa fille, fondée sur une filiation avec M. A, justifiait que la préfecture sollicite des documents complémentaires. Il n'est dès lors pas établi qu'une telle demande soit discriminatoire et le moyen doit être écarté.

12. En troisième lieu, si la requérante fait valoir qu'elle a rencontré M. A à l'occasion d'un séjour en France entre septembre et octobre 2010, qu'ils se sont ensuite revus au Congo où une relation s'est établie entre eux, qu'elle est à nouveau entrée en France en avril 2011 et a découvert tardivement sa grossesse, que M. A a envoyé des mandats cash lors des premières années, sans avoir de contact avec sa fille, puis n'a plus donné de nouvelles, et que M. A est bien le père de sa fille, elle n'apporte aucun élément au soutien de ces allégations. Si la requérante se prévaut d'une reconnaissance anticipée de paternité du 22 juin 2011, cette pièce n'est pas au dossier. Par suite, la préfète de l'Orne, à qui il appartenait de faire échec à la fraude ci-dessus mentionnée dès lors que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'était pas acquise, n'a pas commis d'erreur de fait ni d'erreur manifeste d'appréciation en estimant qu'il existait un doute suffisant sur la filiation paternelle de l'enfant.

13. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

14. Si la requérante soutient que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et de celle de sa fille, elle n'apporte aucun élément au soutien de ce moyen. Au demeurant, compte tenu de ce qui a dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée de refus de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport porterait au droit de la requérante ou de sa fille à leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

16. Si la requérante soutient que sa fille ne peut plus justifier de sa nationalité et de sa filiation, il ressort de ce qui précède qu'elle n'établit pas la filiation de sa fille avec le père allégué et ne justifie donc pas de la nationalité française. Par ailleurs, la requérante n'établit pas, ni n'allègue, que sa fille ne pourrait pas justifier d'une autre nationalité que celle française. Dans ces conditions, le refus de délivrance de la carte nationale d'identité et du passeport sollicités ne remet pas en cause l'intérêt supérieur de l'enfant et le moyen doit être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la requérante doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse au conseil de la requérante la somme réclamée sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Bernard et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 16 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Belhadj, conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2022.

La rapporteure,

Signé

C. B

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Godey

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