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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2200145

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2200145

vendredi 2 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2200145
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL ODIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 21 janvier 2022 et le 20 juin 2022, Mme A B, représentée par la SELARL Odin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté de la ministre de la transition écologique en date du 24 novembre 2021 portant révocation à compter de sa notification ;

2°) d'enjoindre à la ministre de la transition écologique de la réintégrer dans son poste ou dans tout autre poste correspondant à ses fonctions, de reconstituer sa carrière à la date de prise d'effet de sa révocation et de retirer la sanction disciplinaire de son dossier administratif individuel, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 1 000 euros par jours de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des frais liés au procès.

Mme B soutient que :

- l'arrêté en litige est entaché d'incompétence ;

- la procédure de consultation de la commission administrative paritaire est entachée d'irrégularité ;

- la décision de révocation est insuffisamment motivée ;

- la ministre ne pouvait s'en tenir à la seule condamnation pénale prononcée à son encontre sans investigation complémentaire ;

- la décision en litige est entachée d'erreur de qualification juridique des faits ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires enregistrés le 13 mai 2022 et le 17 août 2022, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 relative aux droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani,

- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public,

- et les observations de Me Villemont, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B a été nommée dans le corps des secrétaires d'administration et de contrôle du développement durable le 28 octobre 2013 et titularisée le 30 octobre 2014. Affectée à la direction départementale des territoires de l'Orne, elle a été détachée le 20 janvier 2021 auprès du ministère de l'intérieur, au secrétariat général commun départemental de l'Orne pour assurer les fonctions de gestionnaire des ressources humaines. Le 18 juin 2021, Mme B a été condamnée pour avoir transporté, détenu, acquis, usé, offert ou cédé du cannabis entre le 1er novembre 2020 et le 15 juin 2021. Par un arrêté de la ministre de la transition écologique en date du 24 novembre 2021, Mme B a été révoquée avec effet à la date de la notification de cette décision, au motif que les faits pour lesquels elle a été pénalement condamnée étaient constitutifs d'un manquement à son obligation de dignité, de probité et portaient atteinte à l'image du corps auquel elle appartenait. Par sa requête, Mme B demande l'annulation de l'arrêté du 24 novembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes. / Premier groupe : - l'avertissement ; - le blâme ; - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours. / Deuxième groupe :/ - la radiation du tableau d'avancement ; / - l'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par l'agent ; / - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / - le déplacement d'office. / Troisième groupe : / - la rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par l'agent ; / - l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans. / Quatrième groupe : /la mise à la retraite d'office ; / la révocation ".

3. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

4. En l'espèce, ainsi qu'il a été dit au point 1, par une ordonnance d'homologation du tribunal judiciaire d'Alençon, Mme B a été condamnée à une peine de douze mois d'emprisonnement dont six mois assortis du sursis probatoire pour une durée de vingt-quatre mois sans incarcération immédiate pour avoir transporté, détenu, acquis, usé, offert ou cédé du cannabis entre le 1er novembre 2020 et le 15 juin 2021. La ministre de la transition écologique a estimé que ces faits constituaient un manquement à son obligation de dignité et de probité et portaient atteinte à l'image du corps auquel elle appartenait.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a reconnu qu'elle consommait régulièrement du cannabis, depuis une dizaine d'années, et qu'elle en avait fourni à plusieurs reprises à l'un de ses collègues sur leur lieu de travail. Elle a également indiqué avoir fait le relai entre celui-ci et un fournisseur de stupéfiants à proximité du secrétariat général commun départemental de l'Orne. Il ressort également des pièces du dossier qu'une perquisition a été menée par les services de police dans le bureau de Mme B, en sa présence, en pleine journée de sorte que ces faits ne sont pas restés exclusivement d'ordre privé mais ont interféré avec le service. Dans ces conditions, l'autorité disciplinaire a pu à bon droit estimer que Mme B avait manqué à l'obligation de dignité incombant à tout agent public et considérer, par suite, qu'elle avait commis une faute de nature à justifier une sanction.

6. En revanche, il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de la séance de la commission administrative paritaire, que Mme B a reconnu les faits pour lesquels elle a été jugée dans le cadre d'une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, et qu'elle a accepté de collaborer au déroulement de l'enquête diligentée par les services de police. Ces faits, qui se sont principalement produits dans la sphère privée et dont il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B en a tiré des profits d'ordre financier, ne peuvent être regardés comme ayant contrevenu à l'exercice de ses missions de gestionnaire des ressources humaines, alors qu'il ressort tant des comptes rendus d'évaluation professionnelle que des attestations produites par plusieurs de ses collègues, que Mme B s'est toujours acquittée de ses fonctions dans des conditions satisfaisantes sans qu'il n'ait jamais été constaté qu'elle se trouvait, dans le cadre de son service, sous l'emprise de stupéfiants. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que la perquisition précédemment évoquée, de même que la condamnation et les faits ainsi réprimés, qui n'ont pas fait l'objet d'une publicité particulière, ont eu des conséquences préjudiciables pour le service public, notamment en portant atteinte à la réputation de la direction départementale des territoires de l'Orne à laquelle elle était rattachée. Enfin, la requérante produit, à l'appui de ses dernières écritures, un jugement du 25 février 2022 par lequel le juge de l'application des peines a autorisé un aménagement de la peine prononcée à son encontre, compte tenu de l'évolution très positive de la situation de l'intéressée qui a notamment mis un terme à sa consommation de cannabis et à ses fréquentations néfastes, confirmant ainsi les éléments du dossier attestant de la conscience prise par Mme B de la gravité des faits et de la volonté de celle-ci d'y remédier. Il résulte de ce qui précède que si les faits reprochés à Mme B sont de nature à justifier une sanction disciplinaire, le prononcé de la révocation, qui est la sanction la plus grave parmi les onze sanctions réparties dans les quatre groupes prévus à l'article 66 de la loi du 11 janvier 1984 énoncé au point 2, dont aucune n'a au demeurant recueilli la majorité des voix des membres de la commission administrative paritaire, présente un caractère disproportionné par rapport aux fautes commises compte tenu des bons états de service de l'intéressée, de l'absence de sanction antérieure et du contexte des agissements fautifs, lesquels imposaient une sanction moins sévère.

7. Il résulte de ce qui précède que la mesure de révocation doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ". Aux termes du premier alinéa de l'article 18 de la loi visée ci-dessus du 13 juillet 1983 : " Le dossier du fonctionnaire doit comporter toutes les pièces intéressant la situation administrative de l'intéressé, enregistrées, numérotées et classées sans discontinuité ".

9. Le présent jugement implique nécessairement que toute mention relative à la décision de sanction en litige soit effacée du dossier administratif de Mme B, ainsi qu'elle le demande. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires de procéder à cet effacement, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

10. En second lieu, l'annulation par le présent jugement de la sanction en litige implique nécessairement qu'il soit procédé à la reconstitution de carrière de Mme B pendant la période durant laquelle elle a été irrégulièrement exclue, sous réserve des conséquences à tirer de l'éventuelle nouvelle sanction que son employeur serait fondé à prendre à son encontre compte tenu de ce qui a été dit au point 5. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme B d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 novembre 2021 par lequel la ministre de la transition écologique a prononcé à l'encontre de Mme B la sanction de révocation est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires d'effacer du dossier administratif de Mme B toute mention relative à la sanction annulée, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires de reconstituer la carrière de Mme B pour la période au cours de laquelle elle a été illégalement révoquée, sous réserve des conséquences à tirer de l'éventuelle nouvelle sanction que son employeur serait fondé à prendre à l'encontre de l'intéressée, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Mondésert, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2023.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

X. MONDESERT

La greffière,

Signé

A. LAPERSONNE

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A.Lapersonne

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