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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201103

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201103

vendredi 12 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201103
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantLABRUSSE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°/ Sous le numéro 2201103, par une requête enregistrée le 11 mai 2022, Mme B A, représentée par Me Labrusse, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 octobre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a refusé de lui attribuer un droit à rente viagère d'invalidité au titre de la pathologie dont elle est atteinte ainsi que la décision de rejet de son recours gracieux en date du 11 janvier 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision attaquée :

- a été prise en méconnaissance de l'autorité de la chose jugée attachée au jugement du tribunal administratif de Caen en date du 2 mars 2017 qui a annulé l'arrêté du 17 août 2015 en tant notamment qu'il ne reconnaît pas l'imputabilité au service de l'invalidité dont elle est atteinte ;

- a pour effet de retirer, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration, la décision du 4 juillet 2019 par laquelle le procureur général et le premier président de la cour d'appel de Caen ont reconnu l'imputabilité au service de sa maladie en exécution du jugement du 2 mars 2017 ;

- est intervenue en méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration faute pour le ministre de la justice d'avoir mis en œuvre la procédure contradictoire préalable ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par une lettre du 28 mars 2023, la garde des sceaux, ministre de la justice a été mis en demeure de présenter ses observations en défense, en application de l'article R. 612-3 du code de justice administrative.

Par une ordonnance du 19 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 octobre 2023.

Un mémoire, présenté par le garde des sceaux, ministre de la justice, a été enregistré le 6 décembre 2023.

II°/ Sous le numéro 2201104, par une requête enregistrée le 11 mai 2022, Mme B A, représentée par Me Labrusse, demande au tribunal :

1°) de procéder à la liquidation de l'astreinte prononcée par le jugement du 29 mai 2019 à compter du 10 novembre 2021 jusqu'à la date à laquelle lui sera notifié le jugement, à hauteur de 100 euros par jour de retard ;

2°) de majorer le montant de l'astreinte prononcée par le jugement du 29 mai 2019 pour le porter à un montant de 200 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le ministre de la justice a méconnu l'autorité de la chose jugée attachée au jugement du 2 mars 2017, ce qui traduit, au-delà d'un retard dans l'exécution de la décision juridictionnelle, un refus de l'exécuter ;

- un tel refus justifie la liquidation de l'astreinte et sa majoration à 200 euros par jour de retard.

Par une lettre du 30 mars 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice a été mis en demeure de présenter ses observations en défense, en application de l'article R. 612-3 du code de justice administrative.

Par une ordonnance du 19 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 octobre 2023.

Un mémoire, présenté par le garde des sceaux, ministre de la justice, a été enregistré le 6 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani ;

- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;

- et les observations de Me Labrusse, avocat de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A exerçait les fonctions de greffière au tribunal de grande instance de Coutances lorsqu'elle a été placée, en 2010, en congé de longue durée pour un syndrome dépressif. Par un jugement du 2 mars 2017, devenu définitif, le tribunal administratif de Caen a annulé l'arrêté du 17 août 2015 du garde des sceaux, ministre de la justice l'admettant à la retraite pour invalidité, en tant qu'il ne reconnaissait pas l'imputabilité au service de sa pathologie et retenait un taux d'invalidité de 20 %. Saisi par l'intéressée d'une demande d'exécution, ce même tribunal a, par un jugement du 29 mai 2019, également définitif, enjoint, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à ce ministre de prendre, dans un délai de trois mois, un nouvel arrêté reconnaissant en tout ou partie l'imputabilité au service de son état de santé en retenant un taux d'invalidité supérieur à 20 %. Par une décision du 4 juillet 2019, le premier président de la cour d'appel de Caen et le procureur général près ladite cour ont reconnu l'imputabilité au service de l'invalidité de Mme A, en exécution du jugement du 29 mai 2019. Par un arrêt du 9 novembre 2021, estimant que le ministre n'avait pas accompli les diligences requises tendant, soit à diligenter cette expertise afin de déterminer le taux d'invalidité de Mme A imputable au service, sans qu'il ne puisse être inférieur à 20 %, soit à retenir au vu des différentes expertises déjà réalisées un taux répondant à cette exigence, la cour administrative d'appel de Nantes a procédé à la liquidation de l'astreinte prononcée par le jugement du 29 mai 2019, après l'avoir réduite à 50 euros par jour de retard, pour la période du 30 août 2019 au 9 novembre 2021 inclus. Par une décision 29 octobre 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice a, sur la base d'un nouveau rapport d'expertise établi par un psychiatre le 11 décembre 2020, refusé d'attribuer un droit à rente viagère d'invalidité au titre de la pathologie dont est atteinte l'intéressée. Par sa requête enregistrée sous le n° 2201103, Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision ainsi que la décision implicite rejetant son recours gracieux formé le 10 janvier 2022. Par son autre requête, enregistrée sous le n° 2201104, elle demande au tribunal de procéder à la liquidation de l'astreinte prononcée par le jugement du 29 mai 2019 à compter du 10 novembre 2021 jusqu'à la date à laquelle lui sera notifié le présent jugement, à hauteur de 100 euros par jour de retard, et de majorer le montant de cette astreinte pour le porter à un montant de 200 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2201103 et 2201104 présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 29 octobre 2021 et de la décision implicite de rejet du recours gracieux :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite : " Le fonctionnaire civil radié des cadres dans les conditions prévues à l'article L. 27 a droit à une rente viagère d'invalidité cumulable, selon les modalités définies à l'article L. 30 ter, avec la pension rémunérant les services. () Le montant de la rente d'invalidité est fixé à la fraction du traitement ou de la solde de base définis à l'article L. 15 égale au pourcentage d'invalidité. () ". Aux termes de l'article R. 38 du même code : " Le bénéfice de la rente viagère d'invalidité prévue à l'article L. 28 est attribuable si la radiation des cadres ou le décès en activité surviennent avant la limite d'âge et sont imputables à des blessures ou maladies résultant par origine ou aggravation d'un fait précis et déterminé de service ou de l'une des autres circonstances énumérées à l'article L. 27. / La rente est due à compter de la même date que la pension ".

4. D'autre part, l'autorité absolue de la chose jugée par un jugement prononçant une annulation s'attache non seulement à son dispositif, mais également aux motifs qui en sont le soutien nécessaire.

5. En l'espèce, il résulte de l'instruction que, pour exécuter le jugement du 2 mars 2017, le ministre de la justice a fait procéder à une nouvelle expertise médicale par un médecin psychiatre, qui, au terme d'un rapport en date du 11 décembre 2020, a évalué le taux d'invalidité de Mme A à 30 % et a conclu au caractère non imputable au service de la maladie dont est atteinte l'intéressée. Sur la base de ce rapport d'expertise, le ministre de la justice a, par une décision du 29 octobre 2021, refusé d'attribuer à Mme A un droit à rente viagère d'invalidité, après avoir rappelé que le bénéfice de celle-ci impliquait que la maladie soit imputable au service. Il résulte ainsi des termes de la décision en litige que le motif de refus est fondé sur le caractère non imputable au service de la maladie.

6. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 1, par un jugement du 2 mars 2017, devenu définitif, le tribunal administratif de Caen a annulé l'arrêté du 17 août 2015 du garde des sceaux, ministre de la justice admettant Mme A à la retraite pour invalidité, en tant qu'il ne reconnaissait pas l'imputabilité au service de sa pathologie et retenait un taux d'invalidité de 20 %. L'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à cette annulation, laquelle s'étend aux motifs qui en sont le soutien nécessaire, fait obstacle à ce que les éléments factuels sur le fondement desquels a été rendu le jugement du 2 mars 2017 puissent être à nouveau discutés, notamment au regard du nouveau rapport d'expertise en date du 11 décembre 2020 qui fonde la décision en litige, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que les circonstances de fait propres à la situation de l'intéressée aient été modifiées. Dans ces conditions, en opposant un nouveau refus à la demande de Mme A motif pris du caractère non imputable au service de sa maladie, le garde des sceaux, ministre de la justice a méconnu l'autorité absolue de la chose jugée s'attachant au jugement du 2 mars 2017.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 29 octobre 2021 et de la décision implicite de rejet de son recours gracieux, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions tendant à la liquidation de l'astreinte et à la majoration de son taux :

8. Aux termes de l'article L. 911-7 du code de justice administrative : " En cas d'inexécution totale ou partielle ou d'exécution tardive, la juridiction procède à la liquidation de l'astreinte qu'elle avait prononcée/ Sauf s'il est établi que l'inexécution de la décision provient d'un cas fortuit ou de force majeure, la juridiction ne peut modifier le taux de l'astreinte définitive lors de sa liquidation. / Elle peut modérer ou supprimer l'astreinte provisoire, même en cas d'inexécution constatée. ". Il résulte des dispositions du livre V du code de justice administrative, combinées avec celles des articles L. 911-1, L. 911-2, L. 911-3 et L. 911-7 du même code, qu'il appartient au juge de se prononcer sur la liquidation d'une astreinte précédemment prononcée par lui. Il peut alors, selon les circonstances de l'espèce dont il est saisi, la supprimer, la modérer ou la majorer.

9. Ainsi qu'il a été indiqué au point 6, si le garde des sceaux, ministre de la justice peut être regardé comme ayant accompli certaines diligences en ayant fait procéder à une nouvelle expertise pour déterminer les modalités d'exécution du jugement du 2 mars 2017, la décision du 29 octobre 2021 prise sur la base de ce rapport d'expertise est toutefois intervenue en méconnaissance de l'autorité absolue de la chose jugée par ce jugement. Dans ces conditions, le garde des sceaux, ministre de la justice doit être regardé comme n'ayant pas, à la date du présent jugement, exécuté le jugement du 29 mai 2019. Il y a lieu, dès lors, de procéder, au bénéfice de Mme A, à la liquidation de l'astreinte pour la période du 10 novembre 2021 inclus au 14 décembre 2023 inclus, date de l'audience, au taux de 100 euros par jour fixé par le jugement du 29 mai 2019, soit 76 800 euros.

10. Eu égard à la durée, qui ne cesse de s'accroître, à la période de non-exécution du jugement du 2 mars 2017 ainsi qu'à la méconnaissance par le garde des sceaux, ministre de la justice de l'autorité de la chose jugée attachée à cette décision, il y a lieu de majorer le taux de l'astreinte initialement fixée pour le porter à un montant de 200 euros par jour de retard dans l'exécution de cette décision à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Mme A au titre des frais engagés dans la présente instance, non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 29 octobre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a refusé d'attribuer à Mme A un droit à rente viagère d'invalidité au titre de la pathologie dont elle est atteinte ainsi que la décision de rejet de son recours gracieux sont annulées.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme globale de 76 800 euros.

Article 3 : Le taux de l'astreinte fixé par le jugement du 29 mai 2019 est majoré à un montant de 200 euros par jour de retard à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Une copie en sera adressée au ministère public près la Cour des comptes.

Délibéré après l'audience du 14 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 janvier 2024.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHAND

La greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

le greffier,

J. Lounis

N°s 2201103 - 2201104

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