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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201207

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201207

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201207
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantLEGIPLANET AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 20 mai 2022, le président du tribunal administratif de Melun a transmis la requête de M. A B au tribunal administratif de Caen, en application de l'article R. 312-12 du code de justice administrative.

Par cette requête et un mémoire, enregistrés les 7 avril 2022 et 13 juillet 2023, M. A B, représenté par la SELARL Legiplanet Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 octobre 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de la biodiversité a rejeté sa demande de protection fonctionnelle ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) de condamner l'Office français de la biodiversité à la prise en charge des frais de procédure se rapportant aux faits à raison desquels il a sollicité la protection fonctionnelle ;

3°) de condamner l'Office français de la biodiversité à lui verser une somme de 25 000 euros en réparation du préjudice de carrière et du préjudice moral qu'il a subis du fait du refus opposé à sa demande de protection fonctionnelle ;

4°) de mettre à la charge de l'Office français de la biodiversité une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le contenu du courrier en date du 9 décembre 2020 est constitutif à son égard des délits de dénonciation calomnieuse, d'acte d'intimidation à l'égard d'une personne exerçant une fonction publique et d'outrage ;

- le signataire de la décision en litige n'est pas suffisamment identifiable ;

- la décision en litige est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation des circonstances l'ayant conduit à présenter une demande de protection fonctionnelle ;

- il a subi un préjudice matériel ;

- il a subi un préjudice de carrière dès lors que son avancement a été bloqué à la suite des faits à l'origine de la demande de protection fonctionnelle ;

- il a subi un préjudice moral à l'origine du placement en congés maladie dont il a fait l'objet.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 mars 2023, l'Office français de la biodiversité conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de demande indemnitaire préalable ayant lié le contentieux ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

La requête a été communiquée au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires qui n'a pas présenté d'observations.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de prononcer d'office une injonction à l'administration d'accorder à M. B la protection fonctionnelle dans l'hypothèse où il retiendrait les moyens d'annulation conduisant à estimer que le requérant remplit les conditions pour se voir octroyer celle-ci.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Silvani ;

- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;

- les observations de Me Supplissou substituant la SELARL Legiplanet Avocats, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, agent titulaire exerçant les fonctions d'inspecteur de l'environnement auprès de l'Office français de la biodiversité, a sollicité de son employeur, par un courrier du 26 juillet 2021, le bénéfice de la protection fonctionnelle pour des faits de dénonciation calomnieuse, d'acte d'intimidation et d'outrage. Par une décision du 18 octobre 2021, le directeur général de l'Office français de la biodiversité a rejeté sa demande au motif qu'aucun élément ne permettait d'établir qu'il aurait été personnellement victime de tels faits. Par sa requête, M. B demande l'annulation de cette décision et de la décision implicite de rejet du recours gracieux qu'il a formé ainsi que l'indemnisation des frais de procédure et la réparation du préjudice de carrière et du préjudice moral qu'il a subis.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

4. Il résulte de l'instruction que M. B a formé une réclamation préalable indemnitaire auprès de l'Office français de la biodiversité par un courrier du 26 avril 2023 notifié le 12 mai suivant, postérieurement à l'introduction de sa requête. L'intervention d'une décision implicite de rejet du directeur général de l'Office français de la biodiversité en cours d'instance a eu pour effet de régulariser les conclusions indemnitaires du requérant. Dans ces conditions, l'Office français de la biodiversité n'est pas fondé à soutenir que ces conclusions sont entachées d'une irrecevabilité résultant d'un défaut de liaison du contentieux. La fin de non-recevoir soulevée à ce titre doit, par suite, être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Aux termes de l'article 11 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " I.-A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire () / IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ".

6. Il ressort des pièces du dossier qu'au cours de l'année 2017, M. B a été chargé de procéder, sous l'autorité du parquet d'Evreux, au contrôle du respect de la réglementation environnementale par la société Le Bois des Aigles qui exploitait un parc animalier dans le département de l'Eure. En janvier 2018, le substitut du procureur de la République du parquet d'Evreux lui a donné instruction d'ouvrir, en parallèle de l'enquête judiciaire en cours, une procédure en co-saisine avec la brigade de recherche de la gendarmerie d'Evreux et de procéder, dans ce cadre, à la saisie judiciaire d'un certain nombre de spécimens de la faune sauvage. Sous l'autorité du parquet, une partie des animaux a été placée dans un autre centre de soins de la faune sauvage et l'autre partie a été réintroduite dans le milieu naturel.

7. Par un courrier du 9 décembre 2020 adressé à la ministre de la transition écologique et solidaire, et dont trente-deux agents du ministère du développement durable, de l'Office français de la biodiversité, des préfectures de l'Eure et de la Manche étaient en copie, l'avocat qui était intervenu dans le cadre de cette procédure judiciaire, pour la défense du directeur de la société Le Bois des Aigles et de l'exploitant de ce parc, a indiqué entendre dénoncer, au nom et pour le compte d' " acteurs du secteur de la faune sauvage captive ", les difficultés rencontrées par ses clients dans la mise en œuvre par les services de l'Office français de la biodiversité de la réglementation relative à la faune sauvage captive.

8. Il ressort des pièces du dossier que, bien que modérés et non injurieux, les termes de ce courrier, adressé aux autorités hiérarchiques et aux différents interlocuteurs de M. B, ne se bornent pas, contrairement à ce qu'a estimé l'administration par la décision en litige, à remettre en cause la conformité à la réglementation applicable des pratiques des agents de l'Office français de la biodiversité dans le cadre des procédures de contrôle administratif et d'enquête judiciaire se rapportant aux parcs zoologiques. Il contient de vives attaques mettant personnellement en cause les agents en charge du dossier du parc du Bois des Aigles et au premier chef M. B qui, bien que non expressément désigné, n'en est pas moins nettement identifiable en sa qualité de directeur de l'enquête diligentée à l'encontre de la société Le Bois des Aigles et dont l'un des courriels, adressé à l'avocat de celle-ci, auteur du courrier du 9 décembre 2020, avec lequel il échangeait dans le cadre de ce dossier, y était joint. Il ressort des pièces du dossier que l'auteur de ce courrier, qui était l'interlocuteur de M. B dans le cadre de la procédure menée à l'égard de la société du Bois des Aigles, a sciemment omis de préciser que les démarches accomplies par M. B l'ont été sous l'autorité du parquet et, en particulier, que la saisie judiciaire d'un certain nombre de spécimens de la faune sauvage qui y est dénoncée a été menée sur instructions du substitut du procureur de la République, ce qui traduit la volonté de nuire à l'intéressé en l'exposant à une sanction, par l'envoi du courrier à la ministre de la transition écologique et solidaire à laquelle il recommandait de diligenter une inspection ainsi qu'aux autres autorités hiérarchiques et aux différents interlocuteurs de M. B. Compte tenu des développements qui précèdent, le requérant est fondé à soutenir qu'en refusant de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle à raison de ces faits, le directeur général de l'Office français de la biodiversité a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation de l'existence de faits de nature à justifier l'octroi de la protection fonctionnelle.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 18 octobre 2021 et la décision implicite de rejet du recours gracieux doivent être annulées.

Sur les mesures d'exécution qu'implique l'annulation :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article R. 611-7-3 de ce même code : " Lorsque la décision lui paraît susceptible d'impliquer le prononcé d'office d'une injonction, assortie le cas échéant d'une astreinte, le président de la formation de jugement ou le président de la chambre chargée de l'instruction en informe les parties avant la séance de jugement et fixe le délai dans lequel elles peuvent, sans qu'y fasse obstacle la clôture éventuelle de l'instruction, présenter leurs observations. ". Lorsque l'exécution d'un jugement implique normalement, eu égard aux motifs de ce jugement, une mesure dans un sens déterminé, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision. Si, au vu de cette situation de droit et de fait, il apparaît toujours que l'exécution du jugement implique nécessairement une mesure d'exécution, il incombe au juge de la prescrire à l'autorité compétente. En l'absence de conclusions en ce sens, le juge peut, d'office, et après en avoir informé les parties, prescrire une telle mesure, en application des dispositions du second alinéa de l'article L. 911-1.

11. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au directeur général de l'Office français de la biodiversité d'accorder à M. B la protection fonctionnelle à raison des faits exposés au point 8, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Office français de la biodiversité :

12. Il résulte de ce qui précède que l'illégalité fautive entachant la décision en date du 18 octobre 2021 de refus d'octroi à M. B la protection fonctionnelle est de nature à engager la responsabilité de l'Office français de la biodiversité.

En ce qui concerne les préjudices :

13. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les notes d'honoraires en date du 11 avril 2022 et du 10 juillet 2023 qui concernent les diligences accomplies par l'avocat de M. B dans le cadre de la présente procédure ne présentent pas de lien direct avec la protection fonctionnelle à laquelle M. B a droit en raison des agissements dont il a été victime. Par suite, la demande de prise en charge des frais exposés à ce titre par l'intéressé, qui relève des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doit être rejetée.

14. En deuxième lieu, si M. B sollicite la condamnation de l'Office français de la biodiversité à prendre en charge tous les frais qu'il sera susceptible d'engager pour entreprendre les procédures en lien avec les faits dénoncés, il résulte de l'instruction que l'intéressé n'a, à la date du présent jugement, exposé aucun frais à ce titre. Par suite, sa demande doit être rejetée.

15. En troisième lieu, si le requérant se prévaut d'un préjudice de carrière tenant au défaut d'obtention d'une promotion au grade de technicien supérieur, il n'établit pas qu'il aurait été éligible à une telle promotion et que celle-ci lui aurait été refusée à raison des faits pour lesquels il a sollicité la protection fonctionnelle.

16. En dernier lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par M. B à raison de la décision de refus de l'administration de lui accorder la protection fonctionnelle en fixant l'indemnité due à ce titre à la somme de 1 000 euros.

17. Il résulte des motifs énoncés au point 16 qu'il y a lieu de condamner l'Office français de la biodiversité à verser à M. B la somme de 1 000 euros en réparation du préjudice moral subi.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Office français de la biodiversité la somme de 1 500 euros à verser à M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 18 octobre 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de la biodiversité a refusé d'attribuer à M. B la protection fonctionnelle et la décision implicite de rejet de son recours gracieux sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au directeur général de l'Office français de la biodiversité d'attribuer la protection fonctionnelle à M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'Office français de la biodiversité est condamné à verser à M. B la somme de 1 000 euros en réparation du préjudice moral subi.

Article 4 : L'Office français de la biodiversité est condamné à verser à M. B la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au directeur général de l'Office français de la biodiversité et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

C. SILVANI

Le président,

Signé

A. MARCHAND Le greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

le greffier,

J. Lounis

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