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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201352

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201352

vendredi 1 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201352
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationAutres délais-Etrangers-3
Avocat requérantHOURMANT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces complémentaires enregistrés les 9 et 14 juin 2022, Mme E A, représentée par Me Hourmant, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet du Calvados l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office à l'expiration de ce délai et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à Me Hourmant sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation et révèle un défaut d'examen complet de la situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que l'OFPRA n'a pas statué sur la demande d'asile présentée pour sa fille ;

- elle méconnaît les articles R. 425-1 et R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire enregistré le 20 juin 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les mesures prises par l'autorité préfectorale en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 29 juin 2022 à 14 heures 30 :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Hourmant, qui a repris et précisé les moyens présentés par écrit, en insistant sur le fait qu'aucune décision de l'OFPRA n'a été notifiée concernant la demande d'asile présentée pour la fille de la requérante et que cette dernière a déposé une plainte, en cours d'instruction, pour des faits de proxénétisme.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, ressortissant nigériane est entrée en France le 18 janvier 2021. Sa demande d'asile a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 27 octobre 2021 et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 26 avril 2022. Elle a sollicité une demande d'asile pour sa fille née le 17 mars 2021. Par un arrêté du 12 mai 2022, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Calvados l'a obligée à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et de cette mesure et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 27 avril 2022 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs, M. D C, chef du bureau de l'asile et de l'éloignement, a reçu délégation à l'effet de signer, notamment, tous arrêtés et décisions prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision mentionne les considérations de faits et de droit sur lesquelles elle se fonde avec une précision suffisante pour permettre à l'intéressée d'en comprendre les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, laquelle mentionne également des éléments de la situation personnelle et familiale de la requérante, ni des pièces du dossier que le préfet du Calvados n'aurait pas, avant de prendre la décision contestée, procédé à un examen complet de sa situation. Par ailleurs, contrairement à ce qu'allègue la requérante, la décision attaquée mentionne le dépôt de la demande d'asile pour la fille de la requérante, en précisant que cette demande a été rejetée par l'OFPRA. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen complet de sa situation doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la demande d'asile est présentée par un étranger qui se trouve en France accompagné de ses enfants mineurs, elle est regardée comme présentée en son nom et en celui de ses enfants. " et de l'article L. 531-23 du même code : " Lorsqu'il est statué sur la demande de chacun des parents présentée dans les conditions prévues à l'article L. 521-3, la décision accordant la protection la plus étendue est réputée prise également au bénéfice des enfants. Cette décision n'est pas opposable aux enfants qui établissent que la personne qui a présenté la demande n'était pas en droit de le faire ". La décision rendue par l'office ou, en cas de recours, par la Cour nationale du droit d'asile, est réputée l'être à l'égard du demandeur et de ses enfants mineurs, sauf dans le cas où le mineur établit que la personne qui a présenté la demande n'était pas en droit de le faire. Ces dispositions ne font pas obstacle à ce que les parents d'un enfant né après l'enregistrement de leur demande d'asile présentent, postérieurement au rejet définitif de leur propre demande, une demande au nom de leur enfant.

7. La requérante fait valoir que la décision est illégale dès lors que l'OFPRA n'a pas encore rendu de décision sur la demande d'asile déposée pour sa fille. Il ressort des pièces du dossier que sa fille est née le 17 mars 2021. Par suite, la demande d'asile présentée pour la requérante et qui a été enregistrée le 21 septembre 2021, postérieurement à la naissance de sa fille, était également réputée enregistrée pour sa fille. Au demeurant, il ne ressort pas des pièces du dossier que la demande présentée pour la fille de la requérante a été ajoutée à une procédure déjà engagée sur un autre fondement de risques de persécution. Cette demande a dès lors fait l'objet d'un rejet par l'OFPRA le 27 octobre 2021. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

8. Aux termes de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. ()". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 425-1 du même code : " Le service de police ou de gendarmerie qui dispose d'éléments permettant de considérer qu'un étranger, victime d'une des infractions constitutives de la traite des êtres humains ou du proxénétisme (), est susceptible de porter plainte contre les auteurs de cette infraction ou de témoigner dans une procédure pénale contre une personne poursuivie pour une infraction identique, l'informe : 1° De la possibilité d'admission au séjour et du droit à l'exercice d'une activité professionnelle qui lui sont ouverts par l'article L. 425-1 ; (). Le service de police ou de gendarmerie informe également l'étranger qu'il peut bénéficier d'un délai de réflexion de trente jours, dans les conditions prévues à l'article R. 425-2, pour choisir de bénéficier ou non de la possibilité d'admission au séjour mentionnée au 1°. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 425-2 du même code : " L'étranger à qui un service de police ou de gendarmerie fournit les informations mentionnées à l'article R. 425-1 et qui choisit de bénéficier du délai de réflexion de trente jours prévu au même article se voit délivrer un récépissé de même durée par le préfet ou, à Paris, par le préfet de police, conformément aux dispositions de l'article R. 425-3. Ce délai court à compter de la remise du récépissé. Pendant le délai de réflexion, aucune décision d'éloignement ne peut être prise à l'encontre de l'étranger () ".

9. Les dispositions de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient que, sauf si sa présence sur le territoire français constitue une menace pour l'ordre public, un titre de séjour est délivré à l'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre les infractions de traite d'être humain ou de proxénétisme. Les dispositions de l'article R. 425-1 de ce code chargent les services de police d'une mission d'information, à titre conservatoire et préalablement à toute qualification pénale, des victimes potentielles de tels faits. Ainsi, lorsque ces services ont des motifs raisonnables de considérer que l'étranger pourrait en être reconnu victime, il leur appartient d'informer ce dernier de ses droits en application de ces dispositions. En l'absence d'une telle information, l'étranger est fondé à se prévaloir du délai de réflexion d'un mois, prévu à l'article R. 425-2 du même code, pendant lequel aucune mesure d'éloignement ne peut être prise, ni exécutée, notamment dans l'hypothèse où il a effectivement porté plainte.

10. Aux termes de l'article 113-2 du code pénal : " La loi pénale française est applicable aux infractions commises sur le territoire de la République. () ". Le code de procédure pénale prévoit, à ses articles 689 et suivants, que les auteurs d'infractions commises hors du territoire de la République peuvent être poursuivis et jugés par les juridictions françaises soit lorsque la loi française est applicable, soit lorsqu'une convention internationale ou un acte pris en application du traité instituant les Communautés européennes donne compétence aux juridictions françaises pour connaître de l'infraction.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A a déposé une plainte le 18 février 2022 au commissariat de Caen pour avoir été enrôlée de force dans un réseau de prostitution. Il ressort du procès-verbal établi le 18 mars 2022 et de la requête qu'elle a déclaré s'être prostituée en Italie, et non en France. L'absence de précision des mêmes déclarations de l'intéressée ne permettent pas l'identification formelle d'une personne qu'elle accuserait d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme. Les personnes qu'elle met en cause sont de nationalité nigériane et sont établis en Italie. Par suite, la loi pénale française ne s'appliquait par conséquent pas aux faits dont se plaignait Mme A. Le moyen tiré de la méconnaissance des articles R. 425-1 et R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. Mme A dont la demande d'asile a été rejetée, fait valoir qu'elle appartenait à un réseau criminel qui la prostituait. Toutefois, si sa qualité de victime d'un réseau de traite nigériane n'a pas été contestée par la CNDA, elle n'apporte aucun élément permettant de tenir pour établi le caractère actuel et personnel de risques en cas de retour dans son pays d'origine.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de quitter le territoire français :

14. Mme A n'établissant pas que les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination seraient illégales, le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité de ces premières décisions ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me Hourmant et au préfet du Calvados.

Copie sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé

C. BLe greffier,

Signé

J. MARTIN

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Godey

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