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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2201701

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2201701

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2201701
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLELOUEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 juillet 2022, M. B D, représenté par Me Lelouey, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté non daté, notifié le 9 juin 2022, par lequel le préfet du Calvados a refusé son admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer le titre de séjour demandé dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ; à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois en lui délivrant une autorisation de séjour pendant la durée de son réexamen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de l'acte doit justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il appartient au préfet de produire l'avis du collège de médecins de l'OFII afin de s'assurer que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège et que la composition de celui-ci est régulière ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la vie personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3, 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article L. 611-3, 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.

Par une ordonnance du 26 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 août 2022 à 12 heures.

M. D a présenté une demande d'aide juridictionnelle le 24 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Lelouey, représentant M. D.

Le préfet du Calvados n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, de nationalité russe, a déclaré être entré en France le 19 novembre 2016 muni d'un visa de court séjour. Il a déposé en 2017 une demande d'asile, qui a été rejetée le 30 juin 2017 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et le 18 décembre 2018 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Il a fait l'objet le 5 février 2019 d'une obligation de quitter le territoire français à la suite du rejet de sa demande d'asile. M. D, qui s'est maintenu sur le territoire français, a sollicité le 18 novembre 2021 son admission au séjour en tant qu'étranger malade. Par un arrêté non daté et notifié le 9 juin 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. D ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu, en application des dispositions précitées, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 27 avril 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2022-084 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à M. E de Kergorlay, chef du service immigration de la préfecture du Calvados, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du service de l'immigration, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les moyens invoqués à l'encontre de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () ". L'article R. 425-11 du même code prévoit : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ". Aux termes de l'article R. 425-13 de ce code : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. ".

6. Il ressort de l'avis du 5 avril 2022 du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) que l'auteur du rapport médical sur l'état de santé du requérant, le Dr A***, ne faisait pas partie du collège de trois médecins ayant émis l'avis au vu duquel le préfet a pris sa décision. Par suite, le moyen tiré de la composition irrégulière du collège de médecins doit être écarté.

7. En second lieu, par cet avis du 5 avril 2022, le collège des médecins de l'OFII a estimé que l'état de santé de M. D nécessite une prise en charge médicale, dont le défaut ne devrait toutefois pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité, et que son état de santé lui permet de voyager sans risque.

8. Le requérant fait valoir qu'il est suivi par plusieurs médecins en raison de la multiplicité de ses pathologies et qu'il prend un traitement médicamenteux dans le cadre d'une prise en charge psychiatrique. Il produit à l'appui de ses allégations un certificat établi le 4 juillet 2022 par un médecin psychiatre, qui confirme que son état de santé nécessite un traitement médicamenteux lourd et mentionne " un état psychique très altéré avec un syndrome anxio-dépressif chronique ", ainsi qu'un " état de stress post-traumatique sévère et une personnalité extrêmement vulnérable ". Eu égard à ces éléments médicaux précis qui émanent d'un médecin psychiatre et qui, bien qu'ils soient postérieurs à la date de l'arrêté attaqué, rendent compte d'une situation antérieure à la date de l'édiction de cet arrêté, le requérant apporte la preuve qu'un défaut de prise en charge médicale risquerait d'entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dans ces conditions, en refusant pour ce motif la délivrance au requérant d'un titre de séjour, le préfet du Calvados a fait une inexacte application de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision notifiée le 9 juin 2022 par laquelle le préfet du Calvados a refusé d'admettre M. D au séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, l'ensemble des décisions du même jour par lesquelles le préfet du Calvados a obligé M. D à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. L'exécution du présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de procéder au réexamen de la situation de M. D et de lui remettre, en attendant qu'il soit statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de la situation du requérant dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision et de lui remettre une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours suivant la notification de la présente décision.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 que M. D est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme de 1 000 euros à Me Lelouey en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Lelouey renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. D.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet du Calvados notifié le 9 juin 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de réexaminer la situation de M. D dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision et de lui remettre, en attendant qu'il soit statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision.

Article 4 : Sous réserve que Me Lelouey renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Lelouey une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. D.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me Lelouey et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

F. C

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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