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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202011

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202011

lundi 14 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202011
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBLACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er septembre 2022, M. A D, représenté par Me Blache, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 juillet 2022 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire d'un an portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de 15 jours à compter de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la signataire de l'arrêté doit justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation ;

- la commission du titre de séjour aurait dû être saisie pour avis ;

- le préfet ne prouve pas la fraude alléguée ;

- la décision de refus de séjour méconnaît l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.

Vu la demande d'aide juridictionnelle déposée par M. D le 4 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Blache, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant du Burkina-Faso, est entré en France le 7 août 2016 muni d'un visa de court séjour. Il s'est marié le 5 juin 2021 avec une ressortissante française et a sollicité son admission au séjour en tant que conjoint de française. Par un arrêté du 27 juillet 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. D ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu, en application des dispositions précitées, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 27 avril 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2022-084 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme B E, cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de ce bureau. Celles-ci comprennent, en application de l'article 3-4-1 de l'arrêté préfectoral du 30 août 2021 portant organisation des services de la préfecture du Calvados, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2021-158 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, la rédaction et la notification des décisions de refus de séjour avec ou sans obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués à l'encontre de la décision refusant l'admission au séjour :

5. Aux termes, d'une part, de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

6. Les dispositions précitées de l'article 47 du code civil posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

7. La décision attaquée a été prise au motif que les services des visas et état civil du consulat de France à Ouagadougou ont constaté que l'extrait d'acte de naissance n° 15 du 26 mars 2019 fourni par M. D comportait des mentions erronées concernant l'agent recenseur et avait été produit en remplacement d'un acte de naissance du 17 juin 1997 dont le registre était inexistant. Toutefois, le requérant verse à l'instance un jugement supplétif d'acte de naissance rendu le 26 mars 2019 par le tribunal de grande instance de Bobo-Dioulasso, qui ordonne d'établir, en remplacement de l'acte de naissance n° 1309 du 17 juin 1997, un nouvel acte de naissance mentionnant que le requérant est né en 1992 à Bobo-Dioulasso de Boureima D et Suzane D. Ce jugement a été visé pour " légalisation matérielle " par un agent du consulat général du Burkina-Faso à Paris. M. D produit en outre un extrait d'acte de naissance n° 15 délivré le 29 mars 2019 et comportant le tampon du consulat général du Burkina-Faso à Paris apposé le 8 août 2022 avec la signature d'un agent de ce consulat. Or, le préfet, qui n'a pas soumis ces documents à la cellule fraude documentaire des services de la police aux frontières, n'apporte aucun élément qui permettrait de mettre en cause l'authenticité des documents visés par le consulat général du Burkina-Faso à Paris. De surcroît, le passeport en cours de validité produit par le requérant reprend les informations contenues dans ces documents d'état civil. Au regard de ces pièces, le préfet du Calvados n'a pu, sans méconnaître les dispositions précitées, considérer que les éléments qu'il invoquait étaient suffisamment précis pour établir le caractère falsifié des documents présentés par M. D. Dès lors, le préfet ne pouvait pas se fonder sur une fraude documentaire pour refuser de délivrer à M. D un titre de séjour en tant que conjoint de française.

8. Aux termes, d'autre part, de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

9. M. D, qui est entré régulièrement en France en 2016, a conclu en mai 2019 un pacte civil de solidarité puis s'est marié le 5 juin 2021 avec une ressortissante française. Il produit de nombreuses attestations de paiement de la caisse d'allocation familiale certifiant que les conjoints ont perçu des allocations de logement au titre des mois d'août 2020 à juillet 2022, des factures relatives à des consommations d'électricité du logement occupé par le couple à Caen, pour les périodes du 25 septembre 2019 au 12 septembre 2020 et du 13 septembre 2021 au 28 février 2022, ainsi que des quittances de loyer pour la résidence commune concernant les mois de juin 2021 à mai 2022. Dans ces conditions, le préfet, qui n'invoque pas le caractère frauduleux du mariage, a méconnu les dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant à M. D la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de française.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 juillet 2022 par laquelle le préfet du Calvados a rejeté sa demande de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions du même jour par lesquelles le préfet du Calvados a obligé M. D à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard au motif pour lequel il prononce l'annulation de l'arrêté en litige et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement dans les circonstances de droit ou de fait y ferait obstacle, le présent jugement implique nécessairement la délivrance au requérant d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, par suite, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de faire droit aux conclusions à fin d'injonction présentées à titre principal par le requérant et d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, dans le délai de deux mois suivant la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 que M. D est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme de 1 000 euros à Me Blache en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Blache renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. D.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 juillet 2022 du préfet du Calvados est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. D un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 1 000 euros à Me Blache, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. D.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Blache et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

F. C

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Lapersonne

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