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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202179

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202179

vendredi 25 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202179
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantLELOUEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 septembre 2022, Mme E B veuve C, représentée par Me Lelouey, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 mai 2022 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ; à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois en lui délivrant une autorisation de séjour pendant la durée de son réexamen ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de l'acte doit justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il appartient au préfet de produire l'avis du collège de médecins de l'OFII afin de s'assurer que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège et que la composition de celui-ci est régulière ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination méconnaissent l'article L. 611-3, 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par la requérante n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 octobre 2022.

Par une ordonnance du 5 octobre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 28 octobre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D ;

- les observations de Me Lelouey, représentant Mme B.

Le préfet du Calvados n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B veuve C, de nationalité albanaise, a déclaré être entrée en France en décembre 2018. Elle a déposé le 25 janvier 2019 une demande d'asile, qui a été rejetée le 25 février 2019 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) dans le cadre d'une procédure accélérée. Elle a fait l'objet le 3 avril 2019 d'une obligation de quitter le territoire français à la suite du rejet de sa demande d'asile. Mme B, qui s'est maintenue sur le territoire français, a sollicité le 23 novembre 2020 son admission au séjour en tant qu'étranger malade. Par un arrêté du 18 mai 2022, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme B a été admise le 4 octobre 2022 au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à ce qu'elle soit admise à l'aide juridictionnelle provisoire, qui sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

3. Par un arrêté du 27 avril 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2022-084 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à M. F de Kergorlay, chef du service immigration de la préfecture du Calvados, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du service de l'immigration, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués à l'encontre de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () ". L'article R. 425-11 du même code prévoit : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ". Aux termes de l'article R. 425-13 de ce code : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. ".

5. Il ressort de l'avis du 9 juillet 2021 du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) que l'auteur du rapport médical sur l'état de santé de la requérante, le Dr A***, ne faisait pas partie du collège de trois médecins ayant émis l'avis au vu duquel le préfet a pris sa décision. Par suite, le moyen tiré de la composition irrégulière du collège de médecins doit être écarté.

6. En deuxième lieu, par cet avis du 9 juillet 2021, le collège des médecins de l'OFII a estimé que si l'état de santé de Mme B nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle pouvait, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans son pays d'origine, y bénéficier effectivement d'un traitement médical approprié.

7. La requérante soutient qu'elle est atteinte d'une pathologie oculaire qui n'a pas pu être soignée de manière adaptée en Albanie, qu'elle est suivie par le service d'ophtalmologie du CHU de Caen, que sa rétinopathie est en nette amélioration à la suite de séances de laser et d'injections intravitréennes et qu'elle a subi plusieurs récidives justifiant des injections régulières et un contrôle permanent. Elle produit notamment deux certificats établis les 18 février et 3 mai 2022 par un médecin généraliste, qui indiquent que sa pathologie nécessite des injections quotidiennes et qu'en l'absence de traitement, la patiente serait exposée à un risque vital. Mme B fournit en outre un certificat établi le 17 octobre 2022 par un praticien du service d'ophtalmologie du CHU de Caen, qui précise que son état de santé ophtalmologique nécessite des injections intravitréennes fréquentes. Ces certificats médicaux, s'ils confirment la gravité de la pathologie de la requérante et la nécessité d'un suivi médical, ne se prononcent pas sur l'absence d'un traitement approprié en Albanie. Ainsi, ces certificats ne sont pas de nature à remettre en cause l'appréciation portée par le collège de médecins de l'OFII sur la disponibilité des soins dans ce pays. Les documents que cite la requérante, à savoir un commentaire publié sur le site du ministère des affaires étrangères soulignant la faiblesse du système de santé en Albanie et un article de presse relatif à la corruption dans ce pays, ne permettent pas d'établir qu'un traitement adapté à sa pathologie ne serait pas disponible. Si la requérante soutient que moins de la moitié de la population albanaise bénéficie d'une assurance maladie, elle n'explique pas pour quelle raison elle ne pourrait pas bénéficier d'une assurance maladie et ne donne aucune indication sur le coût des injections intravitréennes en Albanie. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 425-9 et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

8. En troisième lieu, et eu égard à ce qui précède, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Calvados, qui a d'ailleurs précisé dans son arrêté que, faute d'éléments médicaux contraires, il avait décidé de s'approprier l'avis du collège de médecins, se serait estimé à tort en situation de compétence liée pour rejeter la demande de titre de séjour de Mme B.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. La requérante soutient qu'elle vit en France depuis quatre ans, qu'elle bénéficie d'un suivi social régulier, qu'elle y a construit un cercle amical et que son époux et son fils sont décédés. Toutefois, Mme B ne justifie pas d'une intégration sociale particulière. La requérante ne démontre pas être dépourvue d'attaches familiales en Albanie, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 56 ans et où résident, selon ses déclarations, sa mère et ses deux frères. Dès lors, compte tenu des conditions du séjour en France de la requérante, le préfet du Calvados n'a pas porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels l'arrêté a été pris. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de l'arrêté attaqué sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués à l'encontre des décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

12. Il résulte de ce qui a été exposé au point 7 du présent jugement que la requérante n'établit pas l'absence de traitement adapté à son état de santé en Albanie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 611-3 doit être écarté.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. Compte tenu de ce qui a été exposé au point 7 du présent jugement, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'absence de traitement approprié à son état de santé aurait pour conséquence, en cas de retour en Albanie, de l'exposer à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés dans le cadre de l'examen de la légalité du refus de titre de séjour, le moyen tiré d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction sous astreinte et celles au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire présentée par Mme B.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B veuve C, à Me Lelouey et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

Signé

F. D

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

A. GODEY

La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Godey

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