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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2202411

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2202411

vendredi 20 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2202411
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 24 octobre et 21 décembre 2022, M. A B, représenté par MeC avelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 septembre 2022 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour temporaire d'un an ou de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; d'enjoindre de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- le signataire de l'arrêté devra justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il incombe à l'administration de renverser la présomption d'authenticité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère ; l'authenticité de son acte de naissance n'a pas été remise en cause ; un passeport lui a été délivré ; dès lors, l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait ;

- le préfet a commis une erreur de droit et une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision de refus de séjour porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 novembre 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.

M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 27 octobre 2022.

Par une ordonnance du 27 octobre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 décembre 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D ;

- les observations de Me Cavelier, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant bangladais né le 26 septembre 2003 à Nolua (Bangladesh) selon les documents d'état civil présentés, a déclaré être entré en France le 22 mai 2019. Il a été pris en charge à partir du mois d'août 2019 par le service de l'aide sociale à l'enfance du département du Calvados. Il a déposé le 16 juin 2021 une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 23 septembre 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. B ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu, en application des dispositions précitées, de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 27 avril 2022, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2022-084 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à M. E de Kergorlay, chef du service immigration de la préfecture du Calvados, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du service de l'immigration, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués à l'encontre de la décision refusant l'admission au séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

6. Les dispositions précitées de l'article 47 du code civil posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

7. La décision attaquée a été prise au motif que les services du consulat de France à Dacca ont constaté des irrégularités sur l'acte de naissance présenté, à savoir une différence entre les dates de signature de l'officier d'état civil et d'émission de l'acte, et une signature du représentant du MOFA non conforme. Or, ce document a été soumis à la cellule fraude documentaire des services de la police aux frontières, qui a émis le 12 juillet 2019 un avis favorable, en relevant que le type d'impression et la présence des nombreux timbres humides prévus par les autorités bangladaises sont conformes et que la pastille rouge dentelée autocollante est positionnée au bas du document avec un timbre sec de bonne qualité qui la sécurise. En outre, cet acte de naissance a été légalisé le 21 avril 2021 par un agent du consulat général du Bangladesh à Paris. De surcroît, le passeport en cours de validité produit par le requérant reprend les informations contenues dans ce document d'état civil. Au regard de ces pièces, le préfet du Calvados n'a pu, sans méconnaître les dispositions précitées, considérer que les éléments qu'il invoquait étaient suffisamment précis pour établir le caractère falsifié des documents présentés par M. B. Dès lors, le préfet ne pouvait pas se fonder sur une fraude documentaire pour refuser de délivrer à M. B un titre de séjour.

8. Le requérant, qui a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de 16 ans, a obtenu en juillet 2022 son certificat d'aptitude professionnelle (CAP) cuisine. Le bulletin de notes du troisième trimestre de l'année 2021/2022 mentionne une moyenne générale de 11,6 sur 20 et indique que " malgré des difficultés avec la langue française, M. B a fait un bon trimestre et une bonne année scolaire ". Il ressort du rapport social du 19 octobre 2022 que M. B a réalisé deux stages dans des restaurants, qui se sont très bien déroulés. Selon ce rapport social, le requérant " est investi dans son suivi éducatif " et " démontre une véritable volonté d'intégration en France de par son sérieux et sa motivation ". Il ressort du rapport social et il n'est pas contesté que l'arrêté attaqué a eu pour conséquence d'empêcher M. B de continuer sa formation en cuisine par une mention complémentaire " dessert en restaurant " en apprentissage. M. B, qui bénéficie de la prorogation de son contrat jeune majeur jusqu'en février 2023, continue sa scolarité en première bac professionnel cuisine dans un lycée de Dives-sur-Mer. Compte tenu de ces éléments, et en dépit de son interpellation pour un vol d'écouteurs commis le 27 décembre 2021 dans un supermarché qui n'a d'ailleurs donné lieu à aucune poursuite, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences du refus de séjour sur la situation personnelle de M. B.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 23 septembre 2022 par laquelle le préfet du Calvados a rejeté sa demande de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions du même jour par lesquelles le préfet du Calvados a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard aux motifs pour lesquels il prononce l'annulation de l'arrêté en litige et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un changement dans les circonstances de droit ou de fait y ferait obstacle, le présent jugement implique nécessairement la délivrance au requérant d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu, par suite, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Calvados de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, dans le délai de deux mois suivant la date de notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 que M. B est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme de 1 000 euros à Me Cavelier en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 23 septembre 2022 du préfet du Calvados est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. B un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 1 000 euros à Me Cavelier, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Cavelier et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 5 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Arniaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 janvier 2023.

Le président-rapporteur,

Signé

F. D

L'assesseur le plus ancien,

Signé

P. MARTINEZ

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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