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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300333

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300333

jeudi 16 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300333
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationURGENCE- Etrangers
Avocat requérantCABINET SCELLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 12, 13 et 15 février 2023, M. D F B, représenté par Me Scelles, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 février 2023 par lequel le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination, a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français durant un an ;

3°) d'annuler la décision du 10 février 2023 par laquelle le préfet du Calvados l'a assigné à résidence dans le département du Calvados pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale compte tenu de l'irrégularité de sa notification ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale ;

- la décision portant assignation à résidence est disproportionnée et porte atteinte à sa liberté d'aller et venir.

Par deux mémoire en défense enregistrés le 15 février 2023, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les mesures prises par l'autorité préfectorale en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Scelles, qui a repris les moyens présentés par écrit, en insistant sur l'irrégularité de la notification des décisions en cause, en précisant que la sœur du requérant et la fille de cette dernière ont obtenu l'asile et que M. B craint d'être exposé à des risques inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine compte tenu de son orientation sexuelle.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D F B, ressortissant nigérian, a déclaré être entré irrégulièrement en France le 8 mai 2016. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par une décision du 21 mars 2017 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 7 septembre 2017. Sa demande de réexamen a été rejetée par décision du 19 janvier 2018. Par un arrêté du 9 janvier 2019, le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Le recours présenté contre cette décision par le requérant a été rejeté par jugement du présent tribunal du 12 mars 2019. Sa deuxième demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA le 26 février 2019. Sa troisième demande de réexamen a été rejeté par l'OFPRA le 24 août 2020 puis par la CNDA le 4 décembre 2020. Par un arrêté du 5 août 2020, le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 19 octobre 2021, le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter le territoire français sans délai. M. B a fait l'objet d'une retenue administrative le 10 février 2023. Par un arrêté du même jour, dont il demande l'annulation, le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement, a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français durant un an et l'a assigné à résidence.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

3. Si l'intéressé fait valoir que les décisions lui auraient été irrégulièrement notifiées, cette circonstance, à la supposer établie, est sans incidence sur la légalité des décisions en cause. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité des modalités de la notification des décisions doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article 8 de la même convention : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Si le requérant fait valoir qu'il réside chez sa sœur à Caen, il ne justifie pas de la réalité de ses liens parentaux, ni de l'ancienneté d'une telle situation. Par ailleurs, cette seule circonstance, à la supposer établie, est insuffisante à caractériser une atteinte au respect de sa vie privée et familiale. Il ne ressort pas des pièces du dossier, ni n'est allégué, que M. B aurait noué, en France, des liens personnels d'une particulière intensité ou justifierait d'une intégration particulière dans la société française. Par suite, le préfet n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts dans lesquels la décision attaquée a été prise et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

6. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français et doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

7. Aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

8. Le requérant soutient craindre pour sa vie en raison de son orientation sexuelle. Il transmet une main courante datée du 20 décembre 2022 déposée auprès des forces de police nigériane selon laquelle un ressortissant de Lagos aurait signalé un couple d'hommes le 5 mars 2016 vers 20h55, en indiquant que l'un d'eux, M. E, aurait été battu à mort et l'autre, M. D A, aurait pris la fuite. Ce document indique que les autorités nigérianes sont à sa recherche. Par ailleurs, le requérant transmet également un certificat de décès en date du 5 mars 2016 attestant qu'après examen médical de M. E, ce dernier serait décédé le 5 mars 2016 à 20h05 d'œdème pulmonaire. Toutefois, l'authenticité de ces documents, pour le premier daté du 20 décembre 2022 et mentionnant le nom " A " et, pour le second, mentionnant une heure de décès ne correspondant pas aux faits mentionnés dans le premier document, est douteuse. En outre, les documents transmis ne permettent pas de justifier de la réalité et de l'actualité des craintes en cas de retour au Nigéria. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de retour pendant une durée d'un an :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

10. Il résulte de ces dispositions, que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, le préfet assortit sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

11. Il résulte de ce qui précède que le préfet était tenu de prononcer une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. B dès lors que celui-ci a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français non assortie d'un délai de départ volontaire. M. B ne justifie pas de circonstances humanitaires qui auraient fait obstacle au prononcé de cette interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le préfet du Calvados a pu sans entacher sa décision d'illégalité prendre une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant assignation à résidence :

12. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

13. La décision litigieuse porte assignation à résidence dans le département du Calvados et indique que M. B devra se présenter à 11 heures tous les mardis et jeudis à l'hôtel de police de Caen. La mesure d'assignation à résidence contestée n'est excessive ni dans sa durée ni dans sa portée. Le requérant n'apporte aucun élément permettant d'apprécier en quoi les modalités de mise en œuvre et de contrôle de l'assignation à résidence seraient disproportionnées. De plus, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'exécution de la décision d'éloignement ne serait pas une perspective raisonnable. Dès lors, les moyens tirés d'une erreur manifeste d'appréciation et de l'atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir doivent être écartés.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme sollicitée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête présentée par M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F B, à Me Scelles et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2023.

La magistrate désignée,

Signé

C. CLa greffière,

Signé

A. LAPERSONNE

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

A. Lapersonne

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