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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300690

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300690

lundi 27 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300690
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCE- Etrangers
Avocat requérantKOUKEZIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête et un mémoire, enregistrés les 14 et 22 mars 2023, M. B C, représenté A Me Koukezian, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur territoire français contenues dans l'arrêté du

13 mars 2023 du préfet de l'Orne ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans le délai d'un mois ; à défaut, sous astreinte, de procéder à un nouvel examen et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'administration devra justifier que le signataire de l'arrêté bénéficiait d'une délégation de signature ;

- l'arrêté n'est pas suffisamment motivé ;

- les erreurs contenues dans l'arrêté démontrent que le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation ;

- la décision portant refus de séjour est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'accord franco-tunisien ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

A des mémoires en défense, enregistrés les 17 et 23 mars 2023, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés A le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

A une décision du 1er septembre 2021, le président du tribunal a désigné M. D comme juge du contentieux des mesures prévues A les articles L. 614-2 à L. 614-15 et L. 572-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, notamment en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence, et des mesures prévues A l'article L. 754-4 du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application des articles R. 776-29 et R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant tunisien, a déclaré être entré en France le 6 novembre 2016. Il a obtenu un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", valable du

18 octobre 2018 au 17 octobre 2019. M. C, qui a été condamné à une peine de deux ans et six mois d'emprisonnement, est incarcéré depuis le 22 janvier 2021. Il a sollicité le 1er décembre 2022 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-7, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A un arrêté du

13 mars 2023, le préfet de l'Orne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Le requérant demande l'annulation des seules décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur territoire français contenues dans cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable aux étrangers détenus : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. / Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal A l'autorité administrative. ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, applicable en l'espèce compte tenu de la date prévisionnelle de libération de M. C : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'en raison de la date de libération prévisionnelle de M. C, il y a lieu pour le magistrat désigné, statuant selon la procédure des articles L. 614-9 à L. 614-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de se prononcer sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 13 mars 2023 portant obligation de quitter le territoire français. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation de la décision du même jour lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, qui demeurent de la compétence de la formation collégiale du tribunal, doivent être renvoyées devant ladite formation collégiale.

En ce qui concerne les conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, A un arrêté n° 1122-2022-10062 du 7 novembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Orne du 8 novembre 2022, le préfet de l'Orne a donné délégation à Mme Marie Cornet, secrétaire générale de la préfecture de l'Orne et sous-préfète, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département de l'Orne, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, A suite, être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté en litige mentionne les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile servant de base légale à l'obligation de quitter le territoire français qu'il contient, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet arrêté énonce des éléments de fait propres à la situation du requérant, en indiquant que celui-ci a été condamné en 2021 à une peine de deux ans et six mois d'emprisonnement pour des faits de transport, de détention et cession non autorisés de stupéfiants, qu'il est père de deux enfants français qui vivent avec leur mère et qu'il ne justifie pas d'une contribution effective à l'éducation et à l'entretien de ses enfants. Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation de M. C, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. A suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, la seule circonstance que le préfet ait omis de mentionner les justificatifs fournis A M. C concernant son hébergement et ses enfants, n'est, compte tenu de ce qui vient d'être exposé, pas de nature à caractériser un défaut d'examen complet de sa situation administrative.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue A la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Le requérant, qui n'invoque pas d'exception d'illégalité du refus de séjour, soutient qu'il contribue et à l'entretien de ses enfants français et que les faits pour lesquels il a été condamné sont anciens. Il ressort des pièces du dossier que, A un jugement du 12 février 2021, le tribunal correctionnel de Saumur a condamné M. C à une peine de deux ans et six mois d'emprisonnement pour des faits de transport, de détention et cession non autorisés de stupéfiants en récidive, commis du 1er octobre 2020 au 19 janvier 2021. Compte tenu de la gravité des faits à l'origine de la condamnation pénale de M. C, de leur caractère récent et de leur réitération, c'est à bon droit que le préfet de l'Orne a estimé que la présence de M. C sur le territoire français constitue une menace réelle et actuelle pour l'ordre public. A ailleurs et en tout état de cause, les documents versés au dossier, à savoir, trois factures émises en janvier, février et septembre 2022 pour des achats de jouets, qu'il ne justifie d'ailleurs pas avoir payées, et quatre photographies non datées, ne permettent pas d'établir l'intensité des liens que le requérant entretiendrait avec ses enfants. S'il ressort de l'ordonnance du juge aux affaires familiales que le requérant a reçu des visites au parloir de janvier à mars 2021 et en janvier 2022, ces visites ponctuelles n'attestent pas d'une relation suivie avec les enfants. Compte tenu de ces éléments, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

10. Ainsi qu'il a été exposé au point 8 du présent jugement, M. C ne justifie pas avoir maintenu, depuis son incarcération en janvier 2021, une relation suivie avec ses deux enfants français, qui vivent avec leur mère. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne les conclusions tendant à l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

11. Le préfet de l'Orne, pour fixer à trois ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, s'est fondé sur la menace pour l'ordre public que constitue la présence de M. C sur le territoire français et sur l'absence de justification de liens intenses, stables et anciens en France. Le requérant produit une ordonnance du juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Saumur du 13 juin 2022 qui rejette la demande de la mère des enfants tendant à l'exercice exclusif de l'autorité parentale, au motif qu'elle ne justifie pas d'une quelconque difficulté dans l'exercice en commun de l'autorité parentale, et décide que M. C et son ex-épouse exerceront en commun l'autorité parentale sur leurs enfants mineurs. Eu égard à sa durée, la décision attaquée a pour effet de séparer durablement le requérant de ses filles mineures, alors que cette ordonnance du juge aux affaires familiales précise que M. C a proposé la mise en place d'un droit d'accueil progressif afin que les liens se retissent progressivement avec ses filles. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans doit être regardée comme portant atteinte à l'intérêt supérieur des enfants protégé A les stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigées contre l'interdiction de retour, que le requérant est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 13 mars 2023 du préfet de l'Orne portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. L'annulation prononcée A le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. A suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande de M. C présentée sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre la décision portant refus de séjour contenue dans l'arrêté du 13 mars 2023 du préfet de l'Orne, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 2 : La décision du 13 mars 2023 du préfet de l'Orne portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Koukezian et au préfet de l'Orne.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 27 mars 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

F. DLa greffière,

Signé

A. D'OLIF

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

le greffier,

A. Lapersonne

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