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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300873

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300873

vendredi 21 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300873
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantBOUTHORS-NEVEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 et 19 avril 2023, M. A B, représenté par Me Le Brouder, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution, jusqu'au jugement de son recours au fond, de la décision du 16 mars 2023 par laquelle la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Caen Normandie a prononcé son exclusion de l'établissement pour la durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'université de Caen Normandie la somme de 1 500 euros au titre des frais d'instance.

M. B soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la sanction prononcée lui interdit de se présenter aux examens du second semestre de la première année de licence de droit, qui commencent le 24 avril prochain ;

- des moyens sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 16 mars 2023 : elle souffre d'une insuffisance de motivation ; la commission de discipline était irrégulièrement composée ; au fond, la sanction prononcée est entachée de disproportion.

Par des mémoires en défense enregistrés les 16 et 20 avril 2023, l'université de Caen Normandie demande au juge des référés de rejeter la requête de M. B et de mettre à sa charge la somme de 1 500 euros au titre des frais d'instance.

L'université de Caen Normandie fait valoir que les conditions d'urgence et de doute sérieux ne sont pas remplies en l'espèce.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu la requête au fond n° 2300872, enregistrée le 3 avril 2023.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la loi organique n° 2011-333 du 29 mars 2011 relative au Défenseur des droits ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 20 avril 2023 en présence de Mme D'Olif, greffière, ont été entendus :

- le rapport du juge des référés,

- les observations de Me Le Brouder, pour M. B, qui reprend les moyens de la requête en insistant notamment sur le défaut de communication du dossier de l'intéressé,

- les observations de Me Bouthors-Neveu, représentant l'université de Caen Normandie, qui confirme les motifs de la sanction prononcée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 14 mai 2002, est étudiant en première année de licence de droit à l'université de Caen Normandie. Par un courrier du 9 décembre 2022, la présidente de la section disciplinaire du conseil académique de cette université a informé M. B de l'engagement contre lui d'une poursuite disciplinaire pour " harcèlement moral à l'égard d'étudiantes, harcèlement sexuel à l'égard d'une étudiante et comportements persécutants violents et/ou à connotation sexuelle à l'égard d'étudiantes ". Le 7 février 2023, le doyen de l'UFR de droit, deux étudiantes, un étudiant et M. B ont été auditionnés. La commission de discipline qui s'est réunie le 7 mars 2023 a décidé de prononcer la sanction d'exclusion de l'université de Caen Normandie pour la durée de trois ans.

2. M. B a formé le 3 avril 2023 une requête n° 2300872 tendant à l'annulation de la décision du 16 mars 2023 et, dans l'attente du jugement au fond, il saisit le juge des référés de la présente demande de suspension de l'exécution de la sanction, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur la demande de suspension :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

4. Il résulte de ces dispositions que le prononcé d'une mesure de suspension de l'exécution d'une décision administrative est subordonné à la réunion de deux conditions cumulatives, une condition tenant à l'existence d'une situation d'urgence et une condition tenant à l'exposé d'au moins un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux :

5. Aux termes, d'une part, de l'article R. 811-11 du code de l'éducation : " Relève du régime disciplinaire prévu aux articles R. 811-10 à R. 811-42 tout usager de l'université lorsqu'il est auteur ou complice, notamment : () 2° De tout fait de nature à porter atteinte à l'ordre, au bon fonctionnement ou à la réputation de l'université () ". Les agissements insistants et déplacés d'un étudiant qui seraient assimilables à un comportement de harcèlement sexuel ou moral sont susceptibles, indépendamment de la qualification pénale qu'ils pourraient recevoir, de troubler l'ordre et le bon fonctionnement d'une université s'ils présentent un caractère notoire, connus au-delà du cercle limité des proches des intéressés, ou s'ils sont de nature à perturber de manière caractérisée la scolarité d'autres étudiants et la sérénité de la communauté universitaire.

6. Aux termes, d'autre part, de l'article R. 811-36 du code de l'éducation : " I. - Les sanctions disciplinaires applicables aux usagers des établissements publics d'enseignement supérieur sont () : 1° L'avertissement ; 2° Le blâme ; 3° La mesure de responsabilisation définie au II ; 4° L'exclusion de l'établissement pour une durée maximum de cinq ans. Cette sanction peut être prononcée avec sursis si l'exclusion n'excède pas deux ans ; 5° L'exclusion définitive de l'établissement ; 6° L'exclusion de tout établissement public d'enseignement supérieur pour une durée maximum de cinq ans ; 7° L'exclusion définitive de tout établissement public d'enseignement supérieur. () / Les sanctions prévues au 4° du présent article sans être assorties du sursis ainsi qu'aux 5°, 6° et 7° entraînent en outre l'interdiction de prendre toute inscription dans le ou les établissements publics dispensant des formations post-baccalauréat, de subir des examens sanctionnant ces formations ainsi que de subir tout examen conduisant à un diplôme national. () / II. - La mesure de responsabilisation prévue au 3° du I consiste à participer bénévolement, en dehors des heures d'enseignement, à des activités de solidarité, culturelles ou de formation à des fins éducatives. Sa durée ne peut excéder quarante heures. () La mise en place d'une mesure de responsabilisation est subordonnée à la signature, par l'usager, d'un engagement à la réaliser. / La commission de discipline détermine la sanction applicable en cas de refus de signer l'engagement prévu ci-dessus ou en cas d'inexécution de la mesure de responsabilisation. / III. - La commission de discipline peut, lorsqu'elle envisage de prononcer une sanction d'exclusion, proposer à l'usager une mesure alternative consistant à participer bénévolement, en dehors des heures d'enseignement, à des activités de solidarité, culturelles ou de formation à des fins éducatives, d'une durée maximale de quarante heures, dans les mêmes conditions que celles prévues au II. Si l'usager accepte et respecte l'engagement écrit mentionné à l'avant-dernier alinéa du II, seule cette mesure alternative est inscrite dans son dossier et elle est effacée au bout de trois ans ".

7. Par sa décision du 16 mars 2023, la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Caen Normandie a prononcé à l'encontre de M. B une sanction d'exclusion de l'établissement pour la durée de trois ans, sans sursis, ce qui emporte interdiction de s'inscrire et de passer des examens dans cet établissement pendant cette période, avec effet immédiat et publication de la décision avec mention de son nom. Cette sanction, qui n'est pas la plus lourde de l'échelle des sanctions, interdit cependant à l'étudiant de poursuivre des études dans l'établissement de son choix pendant une période suffisamment longue pour mettre en péril son parcours universitaire.

8. M. B reconnaît, pour une part, les faits reprochés et ne conteste pas que les agissements qu'il admet puissent être regardés comme portant atteinte à l'ordre et au bon fonctionnement de l'université au sens des dispositions de l'article R. 811-11 du code de l'éducation. De fait, il résulte de l'instruction que certains comportements de l'intéressé dans l'UFR de droit entre septembre et novembre 2022, à l'égard de plusieurs étudiants qui en témoignent, et notamment d'une étudiante qui indique avoir ressenti de manière particulièrement oppressante des actes répétés à caractère de harcèlement sexuel qui l'ont sérieusement perturbée, sont susceptibles à l'évidence de recevoir la qualification de faute disciplinaire justifiant l'application d'une sanction.

9. Toutefois, l'attitude générale de M. B envers les étudiants des deux sexes révèle, non pas un tempérament belliqueux ou pervers, mais une anxiété envahissante qui affecte sa capacité à nouer des relations interpersonnelles de façon socialement acceptable. Ces difficultés majeures dont l'intéressé souffre de longue date avaient conduit à la reconnaissance par la maison départementale des personnes handicapées du Calvados d'un taux d'incapacité compris entre 50 % et 79 % en 2009, puis au bénéfice d'un accompagnement par assistant de vie scolaire et, en dernier lieu, à l'attribution de la qualité de travailleur handicapé pour la période de 2022 à 2027. Actuellement, M. B fait l'objet d'un traitement médicamenteux et d'un suivi par un médecin psychiatre. La commission de discipline qui ne vise qu'un " problème de santé " ne mentionne pas cette situation de handicap psychique dans sa décision du 16 mars 2023, alors que cette situation lui avait été signalée lors de l'audition du 7 février précédent. Par ailleurs la décision, qui rappelle l'échelle des sanctions énoncées au paragraphe I de l'article R. 811-36 du code de l'éducation, omet de citer les dispositions des paragraphes II et III du même article qui prévoient la possibilité de mesures alternatives destinées à éviter une exclusion, ce qui signifie que la commission n'en a pas envisagé l'éventualité. M. B, à qui aucun agissement ne peut être reproché à l'intérieur de l'enceinte universitaire depuis qu'il a été informé de l'engagement de la procédure disciplinaire en décembre 2022, apparaît être en capacité de comprendre, d'accepter et de respecter une mesure de responsabilisation ou une sanction d'exclusion temporaire de l'établissement assortie d'un sursis intégral. En outre, l'université de Caen Normandie affirme sur son site internet (www.unicaen.fr/vie de campus/sante-bien-etre-handicap) et qu'elle " participe activement à l'inclusion des étudiants en situation de handicap et en fait un élément fort de sa politique d'établissement ". Enfin et surtout, M. B qui déclare regretter ses gestes, et à qui aucun acte de violence physique n'est reproché, n'avait précédemment fait l'objet d'aucune sanction pénale ou disciplinaire à raison d'un agissement répréhensible commis dans l'enceinte de l'université.

10. Alors que l'autorité disciplinaire dispose d'un large éventail de sanctions, de nature et de portée différentes, il apparaît en l'état du dossier que des sanctions moins sévères qu'une exclusion pendant trois ans n'auraient pas été, comme celle-ci, hors de proportion avec les fautes commises. Par suite, en l'état de l'instruction et sans qu'il soit besoin pour le juge des référés de se prononcer sur les moyens de procédure et de forme soulevés, le moyen tiré du caractère disproportionné de l'exclusion d'une durée de trois années est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la sanction.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

11. Pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que la suspension d'une décision administrative soit prononcée lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte à la situation du requérant de manière suffisamment grave et immédiate. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

12. D'une part, M. B va perdre toute chance de réussir la première année de licence de droit s'il ne participe pas aux examens qui vont commencer le 24 avril prochain. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que, comme le soutient l'université, des motifs de sécurité publique exigeraient le maintien d'une exclusion de l'enceinte universitaire visant l'intéressé, dont le comportement actuel ne donne pas lieu à des signalements. Il s'ensuit que la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie en l'espèce.

13. Il résulte de tout ce qui précède que, les deux conditions fixées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 16 mars 2023.

Sur les frais d'instance :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit, au titre des frais du procès, mise à la charge du requérant qui n'est pas la partie perdante du procès. Par contre, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'université de Caen Normandie la somme de 1 200 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 16 mars 2023, par laquelle la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Caen Normandie a prononcé à l'encontre de M. B la sanction d'exclusion de l'établissement pour la durée de trois ans, est suspendue jusqu'au jugement de l'instance au fond n° 2300872.

Article 2 : L'université de Caen Normandie versera la somme 1 200 euros à M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La demande de l'université de Caen Normandie formée sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejetée.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à M. A B et à l'université de Caen Normandie.

Copie pour information sera transmise à la Défenseure des droits et au doyen de l'UFR de droit.

Fait à Caen, le 21 avril 2023.

Le juge des référés,

Signé

X. MONDÉSERT

La République mande et ordonne au ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Lapersonne

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