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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2300887

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2300887

mardi 18 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2300887
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationAutres délais-Etrangers-3
Avocat requérantLAUNOIS FLACELIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 avril 2023, M. C A, représenté par Me Launois, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine-et-Marne a ordonné son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une attestation de demande d'asile en vue de démarches auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou, le cas échéant, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai de deux semaines suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou à lui verser directement dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée.

Il soutient que :

- la décision n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle a été prise en méconnaissance des articles 3, 7 et 9 du règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; il est hébergé par deux membres de sa famille, sa tante et son oncle, qui bénéficient d'une protection internationale en France ;

- la décision a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière ; il résulte des articles 4 et 20 du règlement n° 604/2013 que le demandeur d'asile doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète de ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend ;

- il ne ressort pas des éléments du dossier qu'il aurait bénéficié d'un entretien individuel conforme à l'article 5 du règlement n° 604/2013 ; en outre, il conviendra de justifier des connaissances et de la formation reçues par la personne qui a mené l'hypothétique entretien individuel ;

- les articles 21 et 26 du règlement ont été méconnus ; il n'est pas apporté la preuve de la saisine des autorités croates et de ce qu'elles auraient favorablement accueilli la demande et accepté leur responsabilité ;

- la décision méconnaît les dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 au regard du risque de mesures de dissuasion et de refoulement, parfois accompagnés de comportements brutaux, traitements dégradants, vols et destructions d'affaires personnelles de la part des forces de l'ordre croates.

Par un mémoire enregistré le 16 avril 2023, le préfet de la Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Macaud, vice-présidente, comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 17 avril 2023, ont été entendus :

- le rapport de Mme B ;

- et les observations de Me Launois, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens en précisant qu'en arrivant en France, il ne savait pas qu'il avait des membres de sa famille qui y résidaient ; que c'est la raison pour laquelle il n'a pas fait état, lors de l'entretien, de l'existence de ses liens de famille en France ; que sa tante et le mari de celle-ci l'hébergent et acceptent de le prendre en charge.

Après avoir constaté que le préfet de la Seine-et-Marne n'était ni présent, ni représenté, la clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article

R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre M. C A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la requête de M. A :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. A, né à Grozny en Russie le 5 septembre 2003, est entré irrégulièrement en France et s'est présenté à la préfecture de Seine-et-Marne le

23 février 2023 pour y déposer une demande d'asile. Les contrôles effectués ont révélé qu'il avait été précédemment identifié en tant que demandeur d'asile par les autorités croates le

9 février 2023. Par l'arrêté attaqué 15 mars 2023, notifié le 28 mars suivant, le préfet de la Seine-et-Marne a prononcé le transfert de M. A vers la Croatie.

3. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionnent les circonstances de fait et de droit qui le fondent, que le préfet de la Seine-et-Marne a procédé à un examen particulier de la situation du requérant.

4. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE)

n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement et, en tout cas, avant la décision par laquelle il décide la réadmission de l'intéressé dans l'État membre responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Il ressort des pièces des dossiers que le requérant s'est vu remettre, le 23 février 2023, jour du dépôt de leur demande d'asile à la préfecture de la Seine-et-Marne, le guide du demandeur d'asile, ainsi que les brochures d'information A " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", en langue russe, qu'il a déclaré comprendre. Selon le compte-rendu de l'entretien individuel signé par ses soins, M. A a déclaré avoir compris les informations concernant le déroulement de la procédure Dublin expliquées lors de l'entretien. Ces documents sont établis conformément aux modèles figurant à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 et comportent toutes les informations prévues par l'article

4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4 (). 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () "

7. Il ressort des pièces du dossier que l'entretien a été réalisé, par le biais d'un interprète, le 23 février 2023, en langue russe que le requérant a déclaré comprendre. En outre, aucun principe ni aucune disposition n'impose la mention sur le compte-rendu de l'entretien de l'identité de l'agent qui l'a mené. Enfin, il ne ressort pas de ce compte-rendu ni d'une autre pièce du dossier que l'agent ayant conduit l'entretien n'aurait pas été qualifié pour ce faire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un Etat membre, cet Etat membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. ". En outre, aux termes de l'article 2 du même règlement : " Aux fins du présent règlement, on entend par : () g) " membres de la famille ", dans la mesure où la famille existait déjà dans le pays d'origine, les membres suivants de la famille du demandeur présents sur le territoire des Etats membres : / - le conjoint du demandeur, ou son ou sa partenaire non marié(e) engagé(e) dans une relation stable (), / - les enfants mineurs des couples visés au premier tiret ou du demandeur (), / - lorsque le demandeur est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du demandeur (), - lorsque le bénéficiaire d'une protection internationale est mineur et non marié, le père, la mère ou un autre adulte qui est responsable du bénéficiaire (). / h) " proche ", la tante ou l'oncle adulte ou un des grands-parents du demandeur qui est présent sur le territoire d'un État membre, que le demandeur soit né du mariage, hors mariage ou qu'il ait été adopté au sens du droit national ".

9. Si le requérant fait état de la présence en France de sa tante, qui bénéficie d'une protection internationale en France, celle-ci ne peut être regardée comme un membre de la famille au sens des stipulations de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les stipulations de l'article 9 n'étant pas applicables aux proches, M. A ne saurait utilement s'en prévaloir. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. " et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

12. Il ressort des pièces du dossier que M. A a déclaré, au cours de l'entretien individuel, être resté quatre jours en Croatie et ne pas y avoir subi d'actes de maltraitance de la part des autorités croates. En outre, s'il fait état de l'existence, en Croatie, de pratiques dissuasives, comportant des traitements dégradants pouvant aller jusqu'à la violence physique, il n'établit pas, par la seule production de rapports et d'articles généraux sur la situation des migrants dans ce pays, que sa propre demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités croates dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Dans ces conditions, ce moyen doit être écarté.

13. En sixième lieu, si le requérant fait état de la présence en France de sa tante et du mari de celle-ci, qui attestent accepter de le prendre en charge, cette circonstance ne suffit pas à démontrer qu'il se trouverait dans une situation particulière qui justifierait que sa demande d'asile soit instruite en France en dépit de la compétence de la Croatie. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du

26 juin 2013 doit être écarté.

14. En dernier lieu, il ressort des pièces produites par le préfet de la Seine-et-Marne, en particulier les accusés de réception DubliNet, que les autorités croates ont été saisies d'une demande de reprise en charge de M. A le 28 février 2023 et qu'elles ont accepté leur responsabilité par un accord explicite du 14 mars 2023. Dans ces conditions, le préfet a pu légalement notifier à M. A une décision de transfert vers la Croatie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 21 et 26 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine-et-Marne a ordonné son transfert vers la Croatie. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que les conclusions de Me Launois relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Launois et au préfet de la Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2023.

La magistrate désignée,

Signé

A. B Le greffier,

Signé

J. MARTIN

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-et-Marne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

A. Godey

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