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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302177

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302177

lundi 9 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302177
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantWAHAB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 août et 18 septembre 2023, M. E B, représenté par Me Wahab, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 août 2023 par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Manche de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions :

- le préfet doit justifier de la compétence du signataire de l'arrêté.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision est illégale du fait de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L.513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'interdiction de retour :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 septembre 2023, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- le dépôt de demande d'aide juridictionnelle du 22 septembre 2022 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont étendus au cours de l'audience publique, M. C en son rapport et les observations de Me Wahab, représentant M. B.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un contrôle routier, M. E B, de nationalité sierra léonaise, a été interpellé et placé en garde à vue pour des faits de conduite sans permis le 12 août 2023. Le requérant conteste l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Manche l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté :

3. Par un arrêté du 2 mai 2023, régulièrement publié au recueil n° 023 des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Manche a donné délégation à M. A D, sous-préfet de Coutances, à l'effet de signer, dans le cadre de la permanence préfectorale qu'il est amené à assurer pour l'ensemble du département, notamment les décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté contesté, alors qu'il était de permanence, doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

5. Si M. B se prévaut de dix années de présence sur le territoire français, il ressort des pièces du dossier qu'il s'y est irrégulièrement maintenu après le rejet définitif de sa demande d'asile en 2017 et en dépit de deux précédentes mesures d'éloignement prononcées à son encontre en 2018 et 2021 auxquels il n'a pas déféré, nonobstant le rejet de ses recours en excès de pouvoir dirigés contre ces décisions par des jugements des 30 novembre 2018 et 9 juillet 2021 rendus par le tribunal administratif de Caen. De même, en dépit de la longue présence alléguée du requérant sur le territoire français son audition a été réalisée par le truchement d'un interprète de langue anglaise, le procès-verbal d'audition relevant à cet égard que le niveau de compréhension et la capacité de M. B à s'exprimer en français était moyenne et qu'il ne pouvait s'exprimer qu'avec l'aide d'un interprète. Il ressort également des pièces du dossier qu'il est marié et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales en Sierra-Leone où il a vécu jusqu'à l'âge de trente ans, et où son épouse et ses deux enfants vivent ainsi que ses deux frères et sa sœur. En outre, l'intéressé ne fait état d'aucun lien familial sur le territoire. Enfin, en produisant une promesse d'embauche datée de 2023, une attestation de bénévolat auprès de l'association Emmaüs de quelques mois en 2022, une attestation de suivi de cours d'alphabétisation entre 2013 et 2015 et des attestations de soutien, le requérant ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle particulière au regard de la durée alléguée de sa présence sur le territoire français. En tout état de cause, cette durée ne saurait constituer, à elle seule, une circonstance humanitaire. Dans ces conditions, l'obligation de quitter le territoire édictée à l'encontre du requérant ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas davantage entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

6. L'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, invoquée contre la décision susmentionnée doit être écartée pour le motif exposé au point 5.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de retour :

7. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à soulever, par la voie de l'exception, une telle illégalité à l'encontre de la décision susvisée.

8. En deuxième lieu, M. B ne saurait utilement invoquer les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles ont été abrogées par l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. M. B soutient craindre des menaces graves de la part des autorités de son pays suite à une affaire de meurtre où des policiers sont impliqués. Il produit un article de presse de 2016 démontrant qu'il est recherché dans le cadre d'une affaire de meurtre et une lettre de son épouse du 7 septembre 2023, laquelle atteste qu'il est toujours recherché par la police, à ce jour, en Sierra-Leone. Toutefois, la simple production d'une lettre de son épouse postérieure à l'arrêté en litige est insuffisante pour justifier des craintes alléguées, alors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale d'asile en mai 2017 ultérieurement à l'article de presse. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, l'exception d'illégalité soulevée par le requérant doit être écartée.

12. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a vécu jusqu'à l'âge de trente ans dans son pays d'origine où résident encore sa femme et ses deux filles et s'il allègue une présence significative en France, il éprouve de grande difficulté à s'exprimer en français et il ne peut pas y justifier de liens familiaux ou de l'ancienneté de liens personnels en dépit de quelques attestations. Enfin, il est constant que l'intéressé n'a pas déféré à deux précédentes mesures d'éloignement. Dans ces conditions, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet a pris une mesure d'interdiction de retour en France d'une durée de deux ans à l'encontre du requérant. Par suite, le moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de la Manche du 12 août 2023 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Me Wahab et au préfet de la Manche.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2023.

Le président,

Signé

H. CLe greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

Le greffier,

J. Lounis

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