mercredi 25 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2303129 |
| Type | Décision |
| Recours | Autorisation |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | LEBEY |
Vu les procédures suivantes :
I. Sous le n° 2303129, par une requête, enregistrée le 4 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Lebey, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite du préfet du Calvados lui refusant le bénéfice d'une carte de résident en qualité de parent d'enfant français ;
2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans le délai de quarante-huit heures à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État, en faveur de son avocat, Me Lebey, une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à lui verser directement à défaut d'octroi d'aide juridictionnelle totale.
M. B soutient que :
- la décision est illégale, faute pour le préfet d'avoir saisi la commission du titre de séjour ;
- elle méconnaît l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens exposés dans la requête ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 25 % par une décision du 19 mars 2024.
II. Sous le n° 2401374, par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 mai 2024 et le 2 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Wahab, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;
3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer une carte de résident de 10 ans ou un titre de séjour vie privée et familiale en sa qualité de parent d'enfant français, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, ou de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'État, en faveur de son avocat, Me Wahab, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Wahab renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
M. B soutient que :
S'agissant de la décision portant refus d'un titre de séjour :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle méconnaît l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;
- elle méconnaît les articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de l'existence d'une menace pour l'ordre public ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été prise sur le fondement d'une décision illégale portant refus d'un titre de séjour ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
S'agissant de la décision refusant le délai de départ volontaire :
- elle a été prise sur le fondement de décisions illégales lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de l'existence d'une menace pour l'ordre public.
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle a été prise sur le fondement de décisions illégales lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.
Par des mémoires en défense enregistrés le 11 juin 2024 et le 11 juillet 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que les frais liés au litige soient minorés.
Il fait valoir que les moyens exposés dans la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 3 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 juillet 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,
- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Absolon, rapporteure,
- et les observations de Me Wahab, avocate de M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant tunisien, est entré en France en février 2011. Il a obtenu la délivrance de plusieurs cartes de séjour temporaires mention " parent d'enfant français " jusqu'au 13 août 2021. Par un arrêté du 12 août 2021, le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, décision qui a été annulée par jugement du Tribunal administratif de Caen n° 2101823 du 30 mars 2022. M. B a alors bénéficié d'un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, valable du 3 juin 2022 au 2 juin 2023. Le 26 avril 2023, M. B a déposé une demande de carte de résident de dix ans au titre de l'article 10 1.c) de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988. Une décision implicite de rejet est née sur cette demande à la suite du silence gardé pendant plus de quatre mois par les services préfectoraux, conformément aux dispositions des articles R. 432-1 et R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par sa requête enregistrée sous le n° 2303129, M. B demande au tribunal d'annuler cette décision implicite. En cours d'instance, par un arrêté du 23 mai 2024, dont M. B demande également l'annulation par sa requête enregistrée sous le n° 2401374, le préfet du Calvados a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de cinq ans.
Sur la jonction :
2. Les requêtes enregistrées sous les n° 2303129 et 2401374 concernent la situation d'un même ressortissant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle au titre de l'instance n° 2401374 :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle au titre de l'instance n° 2401374.
Sur la portée des conclusions :
4. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.
5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête, dirigées contre la décision implicite par laquelle le préfet du Calvados a rejeté la demande de délivrance de carte de résident " mention parent d'enfant français ", doivent être regardées comme dirigées contre l'arrêté du 23 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados a explicitement rejeté cette demande.
Sur la décision portant refus de séjour :
6. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 14-2023-243 du 4 octobre 2023, le préfet du Calvados a donné délégation à M. C D, chef du service de l'immigration, à l'effet de signer tous arrêtés ou décisions relevant des attributions du service de l'immigration, à l'exception de certains actes parmi lesquels ne figure pas la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte ne peut qu'être écarté.
7. En deuxième lieu, le moyen tiré de ce que le préfet aurait omis de saisir la commission du titre de séjour manque en fait.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ". ".
9. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été condamné par un jugement du tribunal judiciaire de Caen du 10 mars 2022 à une peine de deux mois d'emprisonnement délictuel intégralement assortie d'un sursis simple et de la suspension pendant cinq mois de son permis de conduire pour conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou de plantes classées comme stupéfiants. Cette dernière condamnation présente un caractère récent et porte sur des faits d'une particulière gravité. Il n'est par ailleurs pas contesté qu'il a également été condamné en décembre 2013 pour des faits d'offre ou cession non autorisée de stupéfiant, et de fourniture d'identité imaginaire, malgré l'effacement de son casier judiciaire. Dans ces conditions, le préfet du Calvados a pu estimer, sans commettre d'erreur d'appréciation, que le comportement de M. B représentait une menace pour l'ordre public. Par voie de conséquence, les moyens tirés de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.
10. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° - Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° - Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
11. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
12. Si M. B soutient qu'il est sur le territoire français depuis treize années, qu'il a bénéficié de plusieurs titres de séjour consécutifs et qu'il est père de deux enfants français, il ne justifie pas de l'existence de relations particulières avec ces derniers. Dans ces conditions, et compte tenu de la menace pour l'ordre public que la présence de M. B représente, le préfet n'a pas porté une atteinte excessive au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée ni insuffisamment pris en compte l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations citées aux points 10 et 11 doivent être écartés.
Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :
13. En premier lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant refus de séjour, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé, par voie d'exception, à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
14. En deuxième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.
Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :
15. En premier lieu, en l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de l'illégalité de la décision refusant à M. B un délai de départ volontaire par voie de conséquence de la précédente doit être écarté.
16. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment, le moyen tiré d'une erreur d'appréciation de l'existence d'une menace pour l'ordre public doit être écarté.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
17. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
18. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour d'une durée de cinq ans par voie de conséquence de celles portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
19. En second lieu, eu égard à la situation de M. B telle que décrite précédemment, les moyens tirés de l'erreur d'appréciation de la fixation de la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.
20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle au titre de l'instance n° 2401374.
Article 2 : Les requêtes de M. B sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B, à Me Lebey, à Me Wahab et au préfet du Calvados.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Marchand, président,
Mme Absolon, première conseillère,
Mme Pillais, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 septembre 2024.
La rapporteure,
Signé
C. ABSOLON
Le président,
Signé
A. MARCHANDLe greffier,
Signé
J. LOUNIS
La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
J. Lounis
N°s 2303129, 2401374
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