Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 décembre 2023 et le 30 octobre 2025, M. C... B..., représenté par Me Monti, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 17 novembre 2023 par lequel le président de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie l’a suspendu de ses fonctions à compter du même jour ;
2°) de mettre à la charge de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761‑1 du code de justice administrative.
M. B... soutient que :
- l’arrêté du 17 novembre 2023 est entaché d’incompétence ;
- il est entaché d’une erreur de fait dès lors qu’aucun élément ne permet d’établir un manquement à ses obligations professionnelles ;
- il est entaché d’erreur d’appréciation dès lors que les faits qui lui sont reprochés ne présentent pas un caractère de gravité et de vraisemblance de nature à justifier une mesure de suspension.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 1er mars 2024, le 2 octobre 2025 et le 21 novembre 2025, la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, représentée par Me Bouthors-Neveu, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. B... en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que les moyens exposés dans la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Pillais ;
- les conclusions de M. Blondel, rapporteur public ;
- les observations de Me Monti, avocate de M. B... ;
- et les observations de Me Bouthors-Neveu, avocate de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie.
Considérant ce qui suit :
M. C... B..., professeur d’enseignement artistique territorial, enseigne le trombone au sein du conservatoire & orchestre de Caen. Par un arrêté du 17 novembre 2023, le président de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie a décidé de le suspendre de ses fonctions à compter du même jour. Par la présente requête, M. B... demande l’annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, par un arrêté du 24 juillet 2020 régulièrement affiché et transmis le même jour en préfecture, le président de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie a donné délégation à M. D... A..., troisième vice-président, pour prendre toutes les décisions relevant de la compétence "Administration générale et les ressources humaines" et procéder à la signature de tous les actes, documents et correspondances s'y rapportant. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’arrêté attaqué doit être écarté.
En second lieu, aux termes de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique : « Le fonctionnaire, auteur d'une faute grave, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. ». Aux termes de l’article L. 121-1 du même code : « L'agent public exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. ».
Il résulte des dispositions précitées de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique que la suspension d’un agent public, qui ne revêt par elle-même pas le caractère d’une sanction disciplinaire, constitue une mesure conservatoire qui a pour objet d’écarter l’intéressé du service pendant la durée nécessaire à l’administration pour tirer les conséquences de ce dont il est fait grief à l’agent. Elle peut être légalement prise dès lors que l’administration est en mesure, à la date de la décision litigieuse, d’articuler à l’encontre de l’intéressé des griefs qui ont un caractère de vraisemblance suffisant et qui permettent de présumer que celui-ci a commis une faute grave.
En l’espèce, pour prendre la décision attaquée le président de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie s’est fondé sur les éléments recueillis par le directeur conservatoire de Caen concernant l’information préoccupante que lui ont transmis, le 9 novembre 2023, trois professeurs de l’établissement, dont la représentante élue des enseignants, concernant la possible relation entretenue par M. B... avec une élève âgée de seize ans.
Il ressort des pièces du dossier que suite aux informations recueillies auprès des enseignants qui ont relayé le témoignage d’une camarade de l’élève concernée, destinataire de messages et de confidences de cette dernière, le directeur du conservatoire de Caen a identifié des captures d’écran de messages de l’intéressée se confiant sur sa relation intime avec un professeur qu’elle a désigné comme étant M. B..., ainsi que la publication sur le réseau social Be Real d’une photographie la montrant dans l’appartement de ce professeur le 11 novembre 2023. Le 14 novembre 2023, le directeur du conservatoire a également recueilli le témoignage spontané de M. B.... Ce dernier a nié entretenir une relation sexuelle avec l’élève concernée mais a confirmé qu’elle avait dormi chez lui la nuit du 11 octobre 2023 et qu’il a ensuite entretenu une relation épistolaire avec elle, après qu’elle lui ait confié avoir vécu des événements traumatiques, faisant écho à sa propre expérience. Il a précisé qu’il était en lien avec la mère et la sœur de cette élève qui encourageaient cette relation et a ajouté qu’il savait la jeune fille amoureuse de lui mais qu’il n’a conservé aucune trace de leurs messages. En outre, le 15 novembre 2023, le directeur du conservatoire de Caen a pris l’attache du proviseur et de la proviseure adjointe du lycée où est inscrite l’élève concernée qui lui ont précisé qu’elle s’était enfuie la veille de l’établissement après avoir indiqué à l’infirmière scolaire vouloir, selon les termes rapportés, « se foutre en l’air » en raison de la convocation du professeur par le directeur. Il a été confirmé au directeur du conservatoire de Caen que la mère de la jeune fille avait connaissance de la relation de sa fille et qu’un signalement aux services de la protection de l’enfance avait été fait par l’assistante sociale de l’établissement. Le directeur du conservatoire a également entendu la jeune fille qui a confirmé avoir dormi chez M. B... le 11 octobre 2023, après avoir bu de l’alcool en sa compagnie, l’avoir revu au conservatoire et avoir poursuivi ses échanges épistolaires pour se confier à lui, tout en affirmant l’absence d’ambiguïté de ce dernier quant à la nature de leur relation. Enfin, le directeur du conservatoire de Caen a entendu la camarade de l’élève concernée qui a alerté les enseignants et lui a transmis des captures d’écran et des messages vocaux corroborant la nature des confidences qui lui avaient été faites et lui a indiqué faire l’objet d’intimidation de la part de M. B... et de l’élève concernée qui lui aurait confié mettre en œuvre une stratégie en concertation avec M. B..., sa mère et sa sœur pour dissimuler leur relation.
Il résulte de ce qui précède qu’à la date à laquelle a été prononcée la suspension de M. B..., l’existence d’une relation d’intimité inappropriée entre ce dernier et une élève mineure présentait un caractère de vraisemblance suffisant et que le comportement de M. B... était susceptible de caractériser un manquement grave à ses fonctions d’enseignant de nature à justifier la mesure de suspension prononcée prise par le président de la communauté urbaine de Caen la Mer Normandie. Par suite, les moyens tirés de l’erreur de fait et de l’erreur d’appréciation doivent être écartés.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... n’est pas fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 17 novembre 2023.
Sur les frais liés à l’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la communauté urbaine Caen la Mer Normandie, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que M. B... demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de M. B... le versement de 800 euros à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie sur le fondement de ces mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : M. B... versera à une somme de 800 euros à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C... B... et à la communauté urbaine Caen la Mer Normandie.
Délibéré après l'audience du 10 mars 2026, à laquelle siégeaient :
- Mme Rouland-Boyer, présidente,
- Mme Pillais, première conseillère,
- M. Pringault, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 03 avril 2026.
La rapporteure,
Signé
M. PILLAIS
La présidente,
Signé
H. ROULAND-BOYER
La greffière,
Signé
E. BLOYET
La République mande et ordonne au préfet du Calvados, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Mélanie Collet