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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2303341

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2303341

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2303341
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI CONCORDANCE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 décembre 2023 et le 29 mars 2024, Mme C A, représentée par Me Balouka, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de descendante de français ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer le titre de séjour demandé dès la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A soutient que :

- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la copie intégrale de l'acte de naissance légalisé par l'ambassade de la République démocratique du Congo en France a été fournie ; son père l'a reconnue auprès de l'état civil français et a effectué une déclaration conjointe d'exercice en commun de l'autorité parentale avant ses 18 ans ; dès lors, le préfet de l'Orne ne pouvait légalement refuser de lui délivrer un titre de séjour au motif que les documents attestant de sa filiation n'étaient pas recevables.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- et les observations de Me Balouka, représentante de Mme A.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante de la République démocratique du Congo née le 30 avril 2003, est entrée en France en décembre 2016 alors qu'elle était âgée de 13 ans. Elle a déposé le 3 mars 2021 une demande de titre de séjour en qualité de descendante de français, sur le fondement de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle a obtenu la délivrance d'un récépissé, qui a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu'au 16 novembre 2023. Par une décision du 19 octobre 2023, dont la requérante demande l'annulation, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour. Par une ordonnance du 1er mars 2024 du tribunal administratif de Caen, le juge des référés a prononcé la suspension de la décision contestée et a enjoint la délivrance à Mme A d'un récépissé.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à Mme A le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " S'il est âgé de dix-huit à vingt et un ans, ou qu'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, ou qu'il est à la charge de ses parents, l'enfant étranger d'un ressortissant français se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans sous réserve de la production du visa de long séjour prévu au 1° de l'article L. 411-1 et de la régularité du séjour. / Pour l'application du premier alinéa, la filiation s'entend de la filiation légalement établie, y compris en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ". L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

4. Pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité, le préfet relève que la copie intégrale d'acte de naissance du 10 mars 2020 fournie lors du dépôt de la demande, qui n'est pas légalisée par l'ambassade de la République démocratique du Congo en France, n'est pas recevable en l'état par les autorités françaises. Or, la requérante a versé au dossier une copie intégrale de cet acte de naissance légalisé le 24 septembre 2021 par les services de l'ambassade de la République démocratique du Congo en France, ainsi qu'un jugement supplétif d'acte de naissance du 13 novembre 2019 du tribunal pour enfants de B légalisé le 25 janvier 2024 par cette même ambassade. La circonstance, opposée par le préfet, tenant au fait que M. D A E n'a pas procédé à la reconnaissance de sa fille dans les quatre-vingt-dix jours suivant sa naissance est sans incidence sur la preuve de son lien de filiation. Il ressort de ces documents que la requérante est la fille de M. D A E, qui a la nationalité française. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être accueilli.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 19 octobre 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a refusé à Mme A la délivrance du titre de séjour demandé doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance du titre de séjour sollicité dans le délai d'un mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme A est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Balouka renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Balouka de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme A.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 19 octobre 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a refusé à Mme A la délivrance du titre de séjour en qualité de descendante de français doit être annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Orne de délivrer à Mme C A le titre de séjour sollicité dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve que Me Balouka renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Balouka une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme A.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Balouka et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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