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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400679

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400679

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400679
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantBLACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 mars 2024, M. B A, représenté par Me Blache, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 janvier 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de lui accorder un délai de départ supérieur à trente jours et de réexaminer sa situation dans les mêmes délais et sous les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État, en faveur de son avocate, Me Blache, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Blache renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus d'un titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de l'authenticité des documents d'état civil présentés à l'appui de la demande de titre de séjour ;

- elle méconnaît les articles L. 423-22 et L. 431-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de l'opportunité de fixer un délai supérieur à trente jours.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens exposés dans la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2024.

Par une ordonnance du 20 mars 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Pillais a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant sénégalais a demandé le 15 juin 2023 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 31 janvier 2024, le préfet du Calvados a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la décision portant refus d'un titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ". L'annexe 10 au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile exige que soient fournis à l'appui de la demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 précité : un justificatif d'état civil consistant en une copie intégrale d'acte de naissance accompagnée le cas échéant de la décision judiciaire ordonnant sa transcription et un justificatif de nationalité consistant soit en les pages relatives à l'état civil, aux dates de validité et aux cachets d'entrée et aux visas à défaut d'autres justificatifs dont au moins un revêtu d'une photo.

3. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française.

4. D'une part, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La vérification des actes d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article R. 431-10 du même code prévoit que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil () ". L'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Il ressort des pièces du dossier que pour justifier de son état civil et de sa nationalité, M. A a produit un acte de naissance sénégalais et une carte d'identité sénégalaise ainsi qu'un passeport sénégalais établissant qu'il est né le 11 mai 2005. Pour estimer que M. A ne justifiait pas de son état civil, le préfet s'est fondé sur la seule circonstance que la consultation du fichier Visabio avait permis de constater que le requérant avait précédemment sollicité un visa de court séjour auprès du consulat d'Italie au Sénégal sous une autre identité. Toutefois, cette seule circonstance ne suffit pas à établir l'inauthenticité des actes d'état civil produits par M. A au soutien de sa demande de titre de séjour. Dès lors, en retenant que les documents d'état civil produits par l'intéressé ne pouvaient être regardés comme faisant foi, le préfet du Calvados a entaché la décision attaquée d'une erreur d'appréciation.

7. D'autre part, M. A, comme exposé au point précédent, remplit la condition d'âge fixée par les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées. Il ressort en outre des pièces du dossier qu'il justifie avoir été pris en charge par le département du Calvados au titre de l'aide sociale à l'enfance avant qu'il ait atteint l'âge de seize ans, qu'il suit avec sérieux une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, qu'il justifie d'un avis positif de sa structure d'accueil, qui précise que M. A " a réussi à développer un réseau d'amis qu'il voit à Caen le week-end et à Flers la semaine ", et que son bon comportement est attesté par ses enseignants et sa structure d'accueil. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A entretiendrait des relations suivies avec les membres de sa famille restés au Sénégal. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la décision de refus de séjour qui lui a été opposée a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précitées.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 31 janvier 2024 par laquelle lui a été refusé la délivrance d'un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant le pays de destination et lui interdisant de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique que le préfet du Calvados délivre une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an à M. A. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai d'un mois. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. M. A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Blache sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Calvados du 31 janvier 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. A une carte de séjour d'une durée d'un an portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 200 euros à Me Blache, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Blache renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Blache et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 30 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

Mme Silvani, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024

La rapporteure,

Signé

M. PILLAIS

Le président,

Signé

A. MARCHANDLe greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

Signé

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