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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2600133

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2600133

mercredi 28 janvier 2026

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2600133
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantCHODZKO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Caen a rejeté la requête de M. A..., ressortissant russe, qui contestait un arrêté préfectoral du 9 janvier 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai et prononçant une interdiction de retour de cinq ans. Le tribunal a examiné les moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, le défaut de motivation, les vices de procédure, l'erreur d'appréciation de la menace pour l'ordre public et l'atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, le juge estimant que les décisions étaient fondées sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment les articles L. 611-1 et L. 613-5-1, et qu'elles ne méconnaissaient pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 et 20 janvier 2026, M. B... A..., représenté par Me Mitata, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 9 janvier 2026 par lequel le préfet de l’Orne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

M. A... soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d’un vice de procédure au regard des dispositions des articles L. 613-5-1 et R. 922-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en l’absence d’information, d’une part, quant au droit de se faire assister par un interprète et un conseil et, d’autre part, quant au droit de déposer son recours contentieux auprès du responsable du lieu de rétention administrative ;
- elles sont entachées d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elles sont entachées d’une erreur d’appréciation de l’existence d’une menace pour l’ordre public ;
- elles portent une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et méconnaissent à ce titre l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur d’appréciation quant à sa durée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 16 et 23 janvier 2026, le préfet de l’Orne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Pringault pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de M. Pringault, conseiller, a été entendu au cours de l’audience publique, tenue en présence de Mme Collet, greffière d’audience.

Les parties n’étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l’instruction est intervenue à l’issue de l’audience, en application de l’article R. 922-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.


Considérant ce qui suit :

M. B... A..., ressortissant russe né le 29 septembre 2004, est entré régulièrement sur le territoire français le 12 février 2009. Condamné le 24 octobre 2023 par le tribunal correctionnel du Mans à une peine de trois ans d’emprisonnement, il est actuellement incarcéré au centre de détention d’Argentan, avec une fin de peine prévue le 10 février 2026. Par un arrêté du 22 octobre 2025, le préfet de l’Orne a procédé au retrait de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention « vie privée et familiale » dont bénéficiait l’intéressé. Par un arrêté du 9 janvier 2026, le préfet de l’Orne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par sa requête, M. A... demande l’annulation de ce dernier arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

D’une part, aux termes de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu’il se trouve dans les cas suivants : / (…) 3° L’étranger s’est vu refuser la délivrance d’un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l’occasion d’une demande de titre de séjour ou de l’autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s’est vu retirer un de ces documents ; (…) / 5° Le comportement de l’étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l’ordre public ; (…) ».

D’autre part, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ».

En application de ces stipulations, il appartient à l’autorité administrative qui envisage de procéder à l’éloignement d’un ressortissant étranger en situation irrégulière d’apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu’à la nature et à l’ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l’atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

Il ressort des pièces du dossier que, par un jugement du 24 octobre 2023, le tribunal correctionnel du Mans a condamné M. A... à une peine de trois ans d’emprisonnement pour des faits d’arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire d’otage pour faciliter un crime ou un délit, suivi de libération avant sept jours, ainsi que des faits de violence en réunion sans incapacité. Eu égard à la gravité des faits commis le 17 octobre 2023 à l’origine de ces condamnations pénales et à leur caractère relativement récent à la date de l’arrêté attaqué, c’est à bon droit que le préfet de l’Orne a estimé que la présence du requérant sur le territoire français constitue une menace pour l’ordre public.

Toutefois, il est constant que M. A..., entré régulièrement en France le 12 février 2009 à l’âge de quatre ans, y a suivi l’ensemble de sa scolarité et y réside de manière continue depuis cette date. L’intéressé a bénéficié d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale », valable du 29 juillet 2022 au 28 juillet 2023, puis d’une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « vie privée et familiale » valable à compter du 29 juillet 2023, laquelle a été retirée par un arrêté du 22 octobre 2025. Alors même que le requérant, âgé de vingt-et-un ans à la date de l’arrêté attaqué, est célibataire et sans charge de famille comme le relève le préfet de l’Orne dans l’arrêté en litige, il ressort des pièces du dossier que ses parents séjournent régulièrement en France, son père étant titulaire d’une carte de résident et sa mère possédant une carte de séjour pluriannuelle, que ses deux frères et trois de ses sœurs résident régulièrement en France et que sa sœur née en 2009 est de nationalité française. Ces huit membres de sa famille ont produit des témoignages circonstanciés en faveur de M. A..., indiquant notamment de manière concordante que l’intéressé entretient des liens affectifs avec ses parents et sa fratrie. Le requérant a également communiqué au tribunal plusieurs attestations de voisins et de proches, faisant état de l’insertion de sa famille dans la société française et des liens sociaux noués en France par M. A... depuis son enfance. Enfin, l’intéressé allègue, sans être utilement contredit, qu’il ne dispose plus d’attache familiale en Russie. Dans ces conditions, M. A..., qui a quitté son pays d’origine avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans, justifie avoir en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Dans les circonstances particulières de l’espèce, malgré la menace pour l’ordre public relevée au point précédent, au regard notamment de l’ancienneté du séjour en France de M. A... et de la nature de ses liens familiaux, le préfet de l’Orne, en l’obligeant à quitter le territoire français, a, au regard des buts poursuivis, porté une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée et familiale de l’intéressé, en méconnaissance des stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 9 janvier 2026 par lequel le préfet de l’Orne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.

Sur les frais liés à l’instance :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, sous réserve que l’avocat du requérant renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Mitata d’une somme de 1 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.



D E C I D E :



Article 1er : L’arrêté du préfet de l’Orne du 9 janvier 2026 est annulé.

Article 2 : L’Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Mitata, en application des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que l’avocat du requérant renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à Me Mitata et au préfet de l’Orne.

Copie en sera adressée, pour information, au bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2026.


Le magistrat désigné,
Signé
S. PRINGAULT
La greffière,
Signé
Mélanie COLLET



La République mande et ordonne au préfet de l’Orne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.


Pour expédition conforme,
La greffière,



Mélanie Collet



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