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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2001140

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2001140

mardi 15 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2001140
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantESTEVE-GOULLERET & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 avril 2020, M. A D, représenté par la SELARL Estève Goulleret et Associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 février 2020 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspecteur du travail en date du 30 août 2019 et a autorisé son licenciement pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- la procédure de licenciement était irrégulière dès lors que l'employeur aurait dû accepter sa demande de report de l'entretien préalable compte tenu du fait qu'il était hospitalisé ;

- il a produit les documents permettant de justifier des dates de cette hospitalisation ;

- les faits qui lui sont reprochés ne sont pas établis ;

- en retenant qu'il s'était emparé d'un flacon de parfum la ministre du travail a méconnu le principe de la présomption d'innocence ;

- à supposer la matérialité des faits établie, ces faits ne sont pas d'une gravité suffisante pour justifier un licenciement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2021, la société Schenker France, représentée par la société d'avocats Fidal, conclut au rejet de la requête de M. D et à ce que soit mise à la charge de celui-ci la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 15 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 octobre 2022.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 septembre 2022, le ministre du travail conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de M. Bataillard, rapporteur public,

- et les observations de Me Hervé, représentant la société Schenker France.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a été engagé par la société Schenker France à compter du 17 août 2011 en qualité d'opérateur messagerie. Il a été élu, le 20 avril 2016, membre suppléant du comité d'établissement Bourgogne et délégué du personnel suppléant. Par un courrier du 29 avril 2019, la société Schenker France a convoqué M. D à un entretien préalable à son licenciement pour motif disciplinaire le 10 mai suivant. Le 13 mai 2019, la société a saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licencier M. D. Cette demande a été rejetée par une décision du 2 juillet 2019. L'intéressé a été convoqué à un nouvel entretien préalable fixé au 17 juillet 2019. La société Schenker France a, à nouveau, saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement. Par une décision du 30 août 2019, l'inspecteur du travail a refusé de délivrer à l'employeur cette autorisation. A la suite du recours hiérarchique présenté par la société, la ministre du travail a, par une décision du 29 février 2020 dont M. D demande l'annulation, annulé la décision de l'inspecteur du travail et autorisé le licenciement de l'intéressé.

Sur la légalité de la décision attaquée :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. ".

3. Pour annuler la décision de l'inspecteur du travail en date du 30 août 2019, la ministre du travail a relevé que cette décision était entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait en ce que, d'une part, l'inspecteur du travail avait retenu que le refus de l'employeur de faire droit à la demande de report de l'entretien préalable de M. D constituait un vice substantiel de procédure alors qu'il n'était pas démontré que l'intéressé avait présenté une telle demande de report et informé son employeur de son hospitalisation et que, d'autre part, la décision de l'inspecteur du travail avait pour effet d'annuler les effets de la mise à pied à titre conservatoire prononcée le 5 juillet 2019 à l'encontre de M. D alors que l'examen des effets de cette mesure appartenait au seul juge judiciaire. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, la ministre du travail a suffisamment précisé les motifs pour lesquels elle estimait que la décision de l'inspecteur du travail était entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait. Par ailleurs, la ministre du travail a estimé qu'au regard des pièces produites par l'employeur les faits tenant à une tentative de soustraction d'un flacon de parfum étaient établis, que ces faits présentaient un caractère fautif et étaient d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement. La décision attaquée, qui, par ailleurs, vise les textes applicables, mentionne ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit sur lesquelles elle est fondée. Elle est ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1232-2 du code du travail : " L'employeur qui envisage de licencier un salarié le convoque, avant toute décision, à un entretien préalable. / La convocation est effectuée par lettre recommandée ou par lettre remise en main propre contre décharge. Cette lettre indique l'objet de la convocation. / L'entretien préalable ne peut avoir lieu moins de cinq jours ouvrables après la présentation de la lettre recommandée ou la remise en main propre de la lettre de convocation. ".

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier que, par un courrier du 5 juillet 2019, le directeur de l'agence au sein de laquelle le requérant exerce ses fonctions a convoqué M. D à un entretien préalable au licenciement dont la date était fixée au 17 juillet suivant. Si le requérant soutient qu'il avait demandé, au cours d'un appel téléphonique, le report de cet entretien en raison de son hospitalisation, la réalité de cette demande ne peut être regardée comme établie par la simple production de la liste des appels sortants du téléphone portable du requérant et mentionnant un appel vers un numéro de la société employeur alors que celle-ci conteste avoir été destinataire d'une demande de report de l'entretien préalable. Par ailleurs, M. D n'établit pas avoir informé son employeur de son hospitalisation à compter du 15 juillet 2019.

6. D'autre part, si le requérant soutient qu'il n'a pas disposé de suffisamment de temps pour préparer sa défense dès lors qu'il était hospitalisé, il ressort des pièces du dossier qu'il a accusé réception de sa convocation le 6 juillet 2019 pour un entretien fixé au 17 juillet suivant et n'a été hospitalisé qu'à compter du 15 juillet 2019. Par ailleurs, M. D n'établit pas que son état de santé, avant son hospitalisation, faisait obstacle à ce qu'il puisse préparer utilement sa défense. Dès lors le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de licenciement doit être écarté.

7. En quatrième lieu, en vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 1235-1 du code du travail : " En cas de litige, le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. / Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

8. Il ressort des pièces du dossier, notamment des attestations précises et concordantes établies par MM. C et B, tous deux adjoints au chef de quai, que le 27 avril 2019, alors que M. D procédait au déchargement d'un camion semi-remorque contenant des produits appartenant à l'enseigne Nocibé, M. C a constaté que l'emballage d'une palette déplacée par l'intéressé était endommagé et, accompagné de M. B, a demandé des explications à

M. D qui a nié toute implication dans la destruction de l'emballage et s'est ensuite dirigé vers la semi-remorque afin de terminer le déchargement. MM. C et B ont alors aperçu une forme rectangulaire dans le pantalon de M. D, lorsque l'intéressé est ressorti du camion, ont constaté que cette forme n'apparaissait plus. M. B est alors entré dans le véhicule et a trouvé un flacon de parfum posé sur le sol. L'exploitation des caméras de vidéo-surveillance, réalisée le 27 avril 2019 dans le cadre de l'enquête de flagrance par la brigade de gendarmerie, a permis de corroborer les déclarations de MM. C et B. Au cours de sa garde à vue, M. D a d'abord nié les faits en indiquant que le flacon de parfum était tombé d'une palette et que, pris de panique, il avait jeté ce flacon au fond du camion puis il est revenu sur ses déclarations en indiquant avoir placé, après la chute de la palette, le flacon de parfum dans son pantalon " sans but précis " puis ensuite l'avoir jeté au fond de la semi-remorque. L'intéressé a ainsi reconnu s'être emparé d'un flacon de parfum et l'avoir dissimulé sous ses vêtements. Par ailleurs, par un jugement du 10 mars 2022, non définitif car frappé d'appel, le tribunal correctionnel de Dijon a reconnu M. D coupable de faits de vol et l'a condamné à une amende de cinq cents euros. Contrairement à ce que soutient le requérant, les attestations établies par MM. C et B sont suffisamment précises pour considérer que le requérant s'est emparé d'un flacon de parfum et l'a dissimulé. Si M. D se prévaut d'une attestation établie par un autre salarié de la société présent au moment des faits indiquant qu'il n'a en aucun cas vu M. D dérober ou subtiliser un produit quelconque, cette attestation n'est pas de nature à contredire les attestations établies par les deux adjoints au chef de quai dès lors que les images des caméras de surveillance ont permis d'établir que ce salarié, qui s'est éloigné de M. D au moment des faits, ne disposait pas d'un champ visuel sur l'intéressé. Les faits de vol d'un flacon de parfum sont ainsi établis.

9. En cinquième lieu, M. D ne peut utilement invoquer une violation du principe de présomption d'innocence à l'encontre de la décision d'autorisation de licenciement attaquée, laquelle résulte d'une procédure administrative distincte de la procédure pénale.

10. En sixième lieu, pour apprécier si les faits de vol reprochés à un salarié protégé sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, il convient de prendre en compte, notamment, le montant des articles dérobés, l'ancienneté de l'intéressé, l'existence éventuelle de reproches antérieurs de la part de l'employeur, mais aussi les circonstances dans lesquelles la soustraction des objets dérobés a eu lieu.

11. M. D soutient qu'il a été embauché au mois d'octobre 2011 et a toujours exécuté de manière satisfaisante ses missions. Il ressort cependant des pièces versées au dossier que M. D a fait l'objet de dix sanctions et rappels à l'ordre entre 2016 et 2020 pour non-respect des procédures de flashage plaçant l'entreprise dans l'impossibilité de tracer les transports, absences injustifiées, absence à un rendez-vous de visite médicale, retards répétés lors de la prise de poste, non-respect des procédures de chargement et, en dernier lieu, refus de suivre une formation. Si le requérant soutient qu'il avait contesté les sanctions des 20 avril 2018 et 30 janvier 2020, il est constant que l'employeur a maintenu ces sanctions. Compte-tenu des circonstances du vol, de la nature des missions exercées par le requérant, qui se trouve régulièrement en contact direct avec divers types de marchandises, et à la circonstance que l'intéressé a fait l'objet de plusieurs sanctions disciplinaires et rappels à l'ordre sur une période inférieure à quatre ans, la ministre du travail a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, considérer que les faits commis par M. D étaient d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 février 2020 de la ministre du travail.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13 Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, quelque somme que ce soit au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de M. D la somme de demandée par la société Schenker France au titre des frais exposés par celle-ci et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Schenker France au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à la société Schenker France et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

Mme Zeudmi Sahraoui, première conseillère,

M. Hugez, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2022.

Le rapporteur,

N. E

Le président,

Ph. NICOLET La greffière,

L. CUROT

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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