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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2002977

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2002977

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2002977
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantROTHDIENER GAËTAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 octobre 2020, M. A, représenté par Me Rothdiener, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 19 octobre 2020 par laquelle le directeur territorial de Dijon de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile, à titre principal en retenant l'un des moyens de légalité interne soulevés, à titre subsidiaire, en retenant l'un des moyens de légalité externe soulevés ;

3°) d'enjoindre à l'OFII, à titre principal, de rétablir rétroactivement ses conditions matérielles d'accueil à compter du 19 octobre 2020, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4) de mettre à la charge de l'OFII le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation en fait, en ce qu'elle ne précise ni la date retenue pour l'entrée en France, ni la date d'expiration du délai de 90 jours ;

- elle est entachée d'un vice de procédure substantiel l'ayant privé d'une garantie, dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien personnel mené par un agent qualifié en vue de déterminer sa vulnérabilité ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation dès lors que, compte tenu de la date de son entrée en France, il n'a pas dépassé le délai de 90 jours pour déposer sa demande d'asile et que, n'ayant pas été transféré en Italie, une seule date d'entrée sur le territoire français doit être prise en compte ;

- l'état d'urgence sanitaire constitue un motif légitime au sens de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faisant obstacle à un refus pour dépassement du délai de 90 jours ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 20 de la directive 2013/33/UE telles qu'interprétées par la CJUE dans son arrêt du 12 novembre 2019, dès lors qu'un refus des conditions matérielles d'accueil est impossible au seul motif que le demandeur d'asile se serait maintenu en France malgré une procédure " Dublin " et qu'il aurait ensuite bénéficié d'un changement de procédure à l'expiration du délai de transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 août 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), représenté par son directeur général, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il demande une substitution de base légale et de motifs de la décision attaquée, qui doit être regardée comme portant refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil, aux motifs tirés de la non-présentation aux autorités chargées de l'asile, du défaut de vulnérabilité et de l'absence de besoins particuliers ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par décision du 26 janvier 2021, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2018-1359 du 28 décembre 2018 relatif aux conditions matérielles d'accueil ;

- la décision du Conseil d'Etat du 31 juillet 2019, Association Cimade et autres, nos 428530, 428564 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant de nationalité gambienne né le 27 décembre 1997, déclare être entré en France le 15 février 2019. Sa demande d'asile a été enregistrée au guichet unique de la préfecture de la Côte-d'Or, le 26 février 2019. Le même jour, il a accepté l'offre de prise en charge au titre des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile proposée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Sa demande d'asile ayant été placée en procédure dite " Dublin ", il a fait l'objet d'un arrêté de transfert aux autorités italiennes. Par une décision du 21 juin 2019, l'OFII lui a retiré le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dès lors qu'il était considéré comme en fuite au motif qu'il ne respectait plus ses obligations de pointage dont était assortie son assignation à résidence. A l'expiration du délai de transfert, M. A s'est à nouveau présenté aux services de la préfecture en faisant valoir que la France était devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile. Une attestation de demande d'asile en procédure accélérée lui a été remise le 19 octobre 2020. Par une décision du même jour, l'OFII lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile. M. A demande l'annulation de cette décision en retenant, à titre principal, un motif de légalité interne, à titre subsidiaire, un motif de légalité externe.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 26 janvier 2021, ses conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. L'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 visée ci-dessus prévoit que : " 1. Les Etats membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : a) abandonne le lieu de résidence fixé par l'autorité compétente sans en avoir informé ladite autorité ou, si une autorisation est nécessaire à cet effet, sans l'avoir obtenue ; ou b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national ; ou c) a introduit une demande ultérieure telle que définie à l'article 2, point q), de la directive 2013/32/UE. / En ce qui concerne les cas visés aux points a) et b), lorsque le demandeur est retrouvé ou se présente volontairement aux autorités compétentes, une décision dûment motivée, fondée sur les raisons de sa disparition, est prise quant au rétablissement du bénéfice de certaines ou de l'ensemble des conditions matérielles d'accueil retirées ou réduites (). / 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les Etats membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs. / 6. Les Etats membres veillent à ce que les conditions matérielles d'accueil ne soient pas retirées ou réduites avant qu'une décision soit prise conformément au paragraphe 5 ".

4. Selon l'article L. 744-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi du 10 septembre 2018 : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile par l'autorité administrative compétente, en application du présent chapitre. Les conditions matérielles d'accueil comprennent les prestations et l'allocation prévues au présent chapitre. () ". L'article L. 744-8 du même code prévoit que : " Outre les cas, mentionnés à l'article L. 744-7, dans lesquels il est immédiatement mis fin de plein droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, le bénéfice de celles-ci peut être : () 2° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. () La décision de retrait des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. ". Aux termes de l'article L. 723-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date de la décision attaquée : " () III. - L'office statue également en procédure accélérée lorsque l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile constate que : () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; () ".

5. Dans sa décision n° 428530,428564 du 31 juillet 2019, le Conseil d'État, statuant au contentieux, a jugé que, dans l'attente de la modification des articles L. 744-7 et L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, jugées partiellement incompatibles avec la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013, il reste possible à l'OFII de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, après examen de sa situation particulière et par une décision motivée, au demandeur qui a refusé le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation. Il lui est également possible, dans les mêmes conditions et après avoir mis, sauf impossibilité, l'intéressé en mesure de présenter ses observations, de suspendre le bénéfice de ces conditions lorsque le demandeur a quitté le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation ou n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. Si le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été suspendu, le demandeur d'asile peut en demander le rétablissement à l'Office, qui devra apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

6. En l'espèce, la décision de refus est fondée sur la circonstance que M. A a présenté sa demande d'asile, sans motif légitime, plus de 90 jours après son entrée en France, délai qui était applicable à la date de cette demande. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, qui déclare être entré en France le 15 février 2019, a déposé une première demande d'asile le 26 février suivant, comme en témoigne l'attestation de demande d'asile qu'il s'est vu remettre le 19 octobre 2020. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que l'OFII ne pouvait lui opposer le non-respect du délai qui lui était imparti pour refuser de lui accorder les conditions matérielles d'accueil.

7. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. En l'espèce, l'OFII demande au tribunal de considérer que la décision attaquée du 19 octobre 2020 porte refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil et a été prise en application des règles fixées par l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 et de la décision du conseil d'Etat du 31 juillet 2019, et qu'un tel refus pouvait reposer sur des motifs tirés de la non-présentation aux autorités chargées de l'asile, du défaut de vulnérabilité et de l'absence de besoins particuliers.

9. Toutefois, il résulte des dispositions mentionnées ci-dessus que les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile. Si, par la suite, les conditions matérielles proposées et acceptées initialement peuvent être modifiées, en fonction notamment de l'évolution de la situation du demandeur ou de son comportement, la circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'Office de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Dans le cas où les conditions matérielles d'accueil ont été suspendues sur le fondement de l'article L. 744-8, le demandeur peut, notamment dans l'hypothèse où la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, en demander le rétablissement. Il appartient alors à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, pour statuer sur une telle demande de rétablissement, d'apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

10. En l'espèce, l'OFII soutient avoir procédé à un examen de la situation du requérant à l'occasion de l'offre de prise en charge, le 26 février 2019, notamment au regard de sa vulnérabilité, et que l'intéressé ne lui a, par la suite, transmis aucun élément nouveau sur ce point de nature à démontrer une augmentation de sa vulnérabilité. Toutefois, l'OFII n'établit pas avoir, en application des règles jurisprudentielles dont il se prévaut, procédé à un nouvel examen de la situation de l'intéressé à la date de la demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil. A cet égard, la seule capture d'écran de l'application DN@ produite à l'instance et comportant, à la date du 19 octobre 2020, les commentaires suivants : " Reçu ce jour / Requalification PA Tardive / Mis à l'abri au CAES (ancien résidant Squat) / Orientation PADA 21 pour domiciliation / Mr suivi [par] une association " ne saurait se substituer à une véritable appréciation de la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité. D'ailleurs, l'OFII produit également à l'instance une fiche d'évaluation de vulnérabilité dûment établie le 20 août 2021 avant l'édiction d'un nouveau refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil édicté le même jour. Dans ces conditions, un tel examen constituant une garantie pour le demandeur, il ne peut être procédé à la substitution de motifs demandée.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision de l'OFII du 19 octobre 2020 doit être annulée.

Sur l'application des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative :

12. Il résulte de l'instruction que, par décision du 20 août 2021, non contestée dans le cadre de la présente instance, le directeur territorial de Dijon de l'OFII a de nouveau refusé à M. A le rétablissement des conditions matérielles d'accueil à compter de la date de l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure accélérée. Dans ces conditions, la situation actuelle de M. A ne résulte pas de la décision du 19 octobre 2020 annulée dans le cadre de la présente instance. Il suit de là que l'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de M. A au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 19 octobre 2020 est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et à Me Rothdiener.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Delespierre, président,

M. Blacher, premier conseiller,

Mme Hunault, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

Le rapporteur,

M. Blacher Le président,

M. E

La greffière,

Mme D

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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