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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2101335

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2101335

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2101335
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantMENDEL - VOGUE ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 mai 2021, le 1er avril 2022 et le 28 avril 2022, Mme A E, représentée par la SCP Mendel, Vogue et associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 mars 2021 par laquelle l'inspectrice du travail en charge de la 11ème section de l'unité départementale de Saône-et-Loire a autorisé son licenciement ;

2°) de lui allouer la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas eu communication de l'intégralité des pièces retenues à charge contre elle au cours de l'enquête menée par l'inspectrice du travail ; elle n'a pas eu copie intégrale des entretiens menés ; le principe du contradictoire a été méconnu ;

- cette décision est entachée d'inexactitude matérielle des faits ; elle conteste les faits du 14 décembre 2020 et du 5 janvier 2021 ; s'agissant des faits du 10 janvier 2021, il ne s'agissait pas d'une fessée violente mais d'une simple tape ; sur les faits du 29 décembre 2020, elle les reconnaît partiellement ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que les faits établis ne justifient pas le licenciement d'une salariée qui a une ancienneté de vingt-deux ans ; l'inspectrice du travail aurait dû tenir compte du vote des membres du CSE ;

- le licenciement est lié à ses mandats ; elle a fait l'objet de discrimination syndicale.

Par des mémoires en défense enregistrés le 4 mars 2022, l'association du Prado Bourgogne, représentée par Me Dury, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense enregistrés le 5 avril 2022 et le 29 juin 2022, le directeur régional des entreprises, de l'emploi, du travail et des solidarités de Bourgogne Franche-Comté conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'obligation de mettre à même le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites n'implique pas une transmission systématique de l'ensemble des pièces jointes à l'appui de la demande mais une information claire et exhaustive du salarié concernant ces pièces et les modalités de leur communication ; il est fait exception à cette règle lorsque l'accès aux témoignages serait de nature à porter gravement préjudice aux auteurs ou que les pièces sont couvertes par un secret professionnel ; l'inspectrice du travail a auditionné les parties les 16 et 26 février 2021 ; la demande et les pièces jointes ont été transmises à la salariée avec le courrier de convocation ; l'inspectrice a communiqué les éléments déterminants reçus au cours de l'enquête aux parties par plusieurs courriers électroniques ; elle a laissé à la requérante le temps nécessaire pour qu'elle prenne connaissance des éléments et présente des observations ; en raison des inquiétudes manifestées par certains témoins quant à la divulgation de leurs écrits, il a été décidé de communiquer la teneur exhaustive des témoignages et l'identité des témoins mais pas le document écrit ; lors des entretiens avec les témoins cités, l'inspectrice du travail a seulement pris des notes manuscrites et aucune disposition n'impose que ces entretiens soient consignés dans un rapport ou un procès-verbal ; la teneur des entretiens et l'identité des témoins ont été restitués dans leur intégralité dans un document rédigé par l'inspectrice du travail ;

- les faits sont établis par des témoignages concordants et suffisamment circonstanciés ;

- au regard des exigences liées à une institution de la protection de l'enfance et au caractère répété des agissements reprochés, les faits fautifs et établis pris dans leur ensemble sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement ;

- s'il a été relevé des indices de discrimination dans le déroulé de la carrière de la requérante, ceux-ci n'ont aucun lien avec la demande de licenciement ; le lien de causalité entre l'exercice des mandats et la demande n'est pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C B,

- et les conclusions de M. Thierry Bataillard rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A E a été recrutée en 1999 par l'association du Prado Bourgogne. Elle exerçait en dernier lieu les fonctions d'éducatrice spécialisée au sein de l'établissement CES Le Méplier à Blanzy (Saône-et-Loire) qui accueille des enfants sur décision de placement de l'aide sociale à l'enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse. L'association du Prado Bourgogne a demandé à être autorisée à licencier pour faute Mme E, élue titulaire du comité social et économique et déléguée syndicale, en raison de violences qu'elle aurait commise à plusieurs reprises sur les enfants dont elle devait s'occuper. Par une décision du 18 mars 2021, l'inspectrice du travail en charge de la 11ème section de l'unité départementale de Saône-et-Loire a autorisé ce licenciement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe de la décision attaquée :

2. Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément aux articles R. 2421-4 et R. 2421-11 du code du travail impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, d'informer le salarié concerné des agissements qui lui sont reprochés et de l'identité des personnes qui en ont témoigné. Il implique, en outre, que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, dans des conditions et des délais lui permettant de présenter utilement sa défense, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation. C'est seulement lorsque l'accès à certains de ces éléments serait de nature à porter gravement préjudice à leurs auteurs que l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur. Le caractère contradictoire de l'enquête impose également à l'inspecteur du travail de mettre à même l'employeur et le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris des témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation. Toutefois, lorsque la communication de ces éléments serait de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui les ont communiqués, l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé et l'employeur, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur.

3. Mme E soutient, d'une part, qu'elle n'a pas eu la copie intégrale des entretiens individuels auxquels se réfère la décision attaquée, d'autre part, qu'elle n'a pas reçu certaines attestations.

4. D'une part, l'administration indique dans ses mémoires en défense avoir reçu le 1er février 2021 de la part de l'employeur des attestations rédigés par quatre personnes de l'établissement. Il est constant que ces attestations n'ont pas été transmises à Mme E. Néanmoins, compte tenu du statut précaire des personnes qui ont témoigné, lesquelles se trouvaient soit en stage soit en contrat à durée déterminée, et des craintes dont elles ont fait part lors de leurs entretiens au sujet d'une diffusion de leurs écrits au sein de l'établissement, l'inspectrice du travail a pu considérer que la communication des attestations manuscrites aurait été de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui les ont faites. En outre, il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté que les témoignages ont été lus in extenso par l'inspectrice du travail à la requérante lors d'un entretien du 16 février 2021 puis que leur teneur a été précisément reprise dans un document intitulé " teneur des témoignages sur les faits reprochés " adressé par l'inspectrice du travail à la requérante le 10 mars 2021. Ce document précise le nom de chaque témoin et la teneur précise du témoignage adressé à l'employeur, rapporté au style direct.

5. D'autre part, la teneur des déclarations des mêmes personnes faites lors des entretiens organisés avec l'inspectrice du travail au cours de l'enquête a été également consignée dans le document " teneur des témoignages sur les faits reprochés " adressée à Mme E. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il existerait un autre document relatif à ces entretiens qui n'aurait pas été communiqué par l'inspectrice du travail. Par suite, Mme E n'est pas fondée à soutenir que l'enquête n'a pas été menée contradictoirement.

En ce qui concerne la légalité interne de la décision attaquée :

6. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

7. En premier lieu, il ressort de deux témoignages circonstanciés et concordants que Mme E a, tout en criant, donné une fessée le 14 décembre 2020 à l'enfant Melvin, âgé de 4 ans, dysphasique, arrivé récemment en accueil d'urgence, qui était couché au sol, pleurait et refusait de se relever pour sortir du bureau des éducateurs. Il ressort du témoignage de Mme D que celle-ci a finalement mis fin à la scène en proposant à l'enfant d'aller jouer. Il ressort par ailleurs de deux témoignages circonstanciés et concordants que Mme E a, le 29 décembre 2020, attaché ce même enfant à sa chaise au moyen d'un foulard pendant la plus grande partie du repas pour l'empêcher de quitter la table. Ces témoignages ajoutent qu'alors que l'enfant pleurait et gesticulait la requérante lui a indiqué " ça t'apprendra à rester à table ".

8. Il ressort ensuite de deux témoignages circonstanciés et concordants que Mme E a donné une fessée le 5 janvier 2021 à un enfant prénommé Léo, âgé de six ans, qui ne voulait pas descendre prendre son repas et manifestait un comportement d'opposition et que cet enfant s'est plaint de douleur. Il ressort enfin d'un témoignage circonstancié que Mme E a, le 10 janvier 2021, donné une fessée à l'enfant prénommé Aline, âgée de huit ans, alors qu'elle courrait dans le couloir au moment du coucher et qu'interpellé par sa collègue sur cet acte elle a déclaré " j'en ai reçu quand j'étais petite et je n'en suis pas morte ". Il ressort encore des pièces du dossier que cet enfant, qui s'était plaint de douleurs et avait pleuré sur le moment, a ensuite été reçue par la psychologue de l'établissement et a déclaré que la fessée lui avait fait peur parce que cela lui rappelait la violence de sa mère. Il ressort également de la " note incident " de la cheffe de service qu'Aline, toujours affectée par l'incident, a déclaré le 15 janvier 2021 qu'elle était sortie de sa chambre pour " faire un bisou à son frère ", que la requérante lui a mis " une grosse fessée ", qu'elle avait eu " très mal ", qu'elle s'était " cachée dans son lit pour pleurer " et que cela lui avait " fait penser à sa maman quand elle la tapait ".

9. Ainsi, compte tenu du caractère circonstancié et concordant des témoignages et en l'absence de circonstances pouvant faire douter de leur sincérité, Mme E n'est pas fondée à soutenir que les faits des 14 décembre 2020 et du 5 janvier 2021 ne sont pas établis. Elle n'est pas plus fondée à soutenir que le geste du 10 janvier 2021 ne serait qu'une " tape " alors que Mme D a déclaré qu'Aline pleurait énormément et se tenait les fesses et que l'enfant a elle-même déclaré avoir eu très mal et avoir pensé à d'autres violences précédemment reçues. Enfin, les circonstances de l'incident du 29 décembre 2020 sont également suffisamment établies par les attestations concordantes précitées et Mme E n'est pas fondée à minimiser cet incident en indiquant qu'il n'aurait duré que trois ou quatre minutes.

10. En deuxième lieu, l'association du Prado Bourgogne s'est dotée d'une charte contre la maltraitance qui reprend la définition de la maltraitance de l'article 19 de la convention internationale des droits de l'enfant. Le protocole de prévention et gestion de la violence de l'association indique : " l'association prône une gestion non violente des situations de jeunes. Il est donc interdit de porter la main sur un jeune. Si cela devait arriver, traitement par la direction. Le personnel concerné risque une sanction disciplinaire ". Le règlement intérieur ajoute en son article 3.16 que " Compte tenu de la mission d'éducation qui lui incombe dans son travail, les Personnels sont tenus au respect et à la correction vis-à-vis des Usagers et de leurs familles ". L'article 3.17 prévoit que : " Les Personnels doivent s'efforcer d'assurer le maximum de confort physique et moral aux Usagers dont ils ont la charge. Ils doivent assurer en permanence leur sécurité, leur surveillance, leurs soins, leur alimentation ".

11. S'agissant des trois fessées qui ont été données par Mme E à des enfants de quatre, six et huit ans, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce geste violent, répété plusieurs fois en moins de deux mois, ait été provoqué par des situations particulièrement difficiles à gérer pour l'intéressée ni que celle-ci ait pris la mesure de son geste après l'avoir adopté. Il ressort au contraire des pièces du dossier que les enfants manifestaient alors plutôt par leur comportement un mal-être qui n'a pas été compris par la requérante. S'agissant de l'incident du 29 décembre 2020, l'inspectrice du travail a relevé sans être sérieusement contredite que, d'une part, les conditions de mise en œuvre d'une contention n'étaient pas réunies dès lors qu'il s'agit, selon les professionnels titulaires entendus par l'inspectrice du travail, d'une solution de dernier recours lorsque la crise d'un enfant est telle qu'elle créée une situation de danger et, d'autre part, que la contention ne correspond pas au fait d'attacher un enfant à une chaise mais consiste en principe à l'envelopper au sol. Il n'est pas contesté que l'enfant, arrivé récemment, refusait alors seulement de rester à table et de manger et qu'attaché fermement pendant la plus grande partie du repas il a manifesté un mal-être en pleurant et en se débattant.

12. Il ressort des pièces du dossier que l'établissement CES Meplier accueille de jeunes enfants placés par l'aide sociale à l'enfance ou la protection judiciaire de la jeunesse qui ont souvent été victimes de maltraitance parentale. Ces enfants présentent ainsi une vulnérabilité particulière. L'établissement est chargé d'une mission de protection de l'enfance. Dans ce contexte, en dépit de l'ancienneté de Mme E, les faits répétés de violence physique relevés à son encontre sur une brève période sont fautifs et présentent une gravité suffisante pour justifier son licenciement dès lors qu'ils révèlent un comportement brutal de l'intéressée à l'égard d'enfants vulnérables, qui ont été placés pour être protégés, sans remise en question ni prise de conscience des conséquences qui peuvent en résulter pour ces enfants compte tenu de leur histoire personnelle. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.

13. En troisième lieu, si Mme E fait valoir que le licenciement est en lien avec son mandat, l'inspectrice du travail a seulement relevé dans un courrier du 19 mars 2021 adressé à l'employeur qu'il semblait exister des indices de discrimination dans le déroulé de carrière de l'intéressée en raison d'une candidature non retenue sans motif objectif pour un poste au sein d'un autre service et de références faites aux mandats de l'intéressée dans ses deux derniers entretiens professionnels ainsi que dans une fiche de demande de formation. L'inspectrice du travail a considéré, dans la décision attaquée, que ces éléments étaient sans lien avec la demande de licenciement. Mme E ne fait valoir aucun autre élément susceptible d'établir que son licenciement est en lien avec ses mandats alors que ce licenciement est motivé par des faits fautifs et que des licenciements pour des motifs similaires ont précédemment eu lieu au sein de l'association. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que le licenciement présente un lien avec l'exercice des mandats de la requérante.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Doivent également être rejetées par voie de conséquence les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, à l'association du Prado Bourgogne et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée au directeur régional des entreprises, de l'emploi, du travail et des solidarités de Bourgogne Franche-Comté.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Nicolet, président,

M. Irénée Hugez, premier conseiller,

Mme Pauline Hascoët, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

P. B

Le président,

P. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

lc

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