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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2102747

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2102747

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2102747
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantLAMBERT EMMANUEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 octobre 2021 et 30 mars 2022, M. D C, représenté par Me Lambert, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision n° 3448/ARM/SGA/DRH-MD/SRHC/CMG/DGA-Paie/BPSP du 21 avril 2021, par laquelle la directrice du centre ministériel de gestion de Metz du secrétariat général pour l'administration du ministère des armées a rejeté sa demande de départ anticipé à la retraite au 1er juillet 2021, ensemble la décision explicite du 20 août 2021 de rejet de son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les signataires des décisions attaquées étaient incompétents ;

- les décisions attaquées sont entachées d'une erreur de droit, dès lors que les dispositions du II de l'article 21 du décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2014 n'imposent nullement que les travaux insalubres effectués soient en lien avec la profession exercée ;

- la décision prise sur recours gracieux est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'instruction générale de la Caisse des dépôts et consignations sur laquelle elle se fonde n'est pas opposable aux tiers ;

- il valide la condition tenant à l'exercice d'activités insalubres au titre des années 1984 à 1988, 1993, 1999 à 2008 et 2010 ;

- contrairement à ce que soutient la ministre des armées, les états qu'il produit ont été établis à la fois au titre de l'instruction de 1976 et au titre des annexes du décret du 18 août 1967 ;

- l'Etat ne peut pas se prévaloir de l'imprécision de ses propres formulaires ou de leur rédaction pour refuser le bénéfice de la retraite anticipée sollicitée.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 26 janvier et 17 mai 2022, la ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées par une lettre du 25 février 2022 que cette affaire était susceptible, à compter du 11 avril 2022, de faire l'objet d'une clôture d'instruction à effet immédiat en application des dispositions de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

La clôture de l'instruction a été fixée au 8 juin 2022 par ordonnance du même jour.

Les parties ont été informées le 4 août 2022, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que la décision du tribunal est susceptible d'impliquer le prononcé d'office d'une injonction tendant à ce que le ministre des armées procède à une nouvelle instruction de la demande de départ anticipé à la retraite de M. C, et en particulier, de l'éligibilité des travaux réalisés par l'intéressé au cours de sa carrière au bénéfice des dispositions de l'article 21 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime de pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat, et tendant à ce que ce ministre produise, auprès du greffe du tribunal, les résultats de ce réexamen et la décision explicite qu'il aura prise à l'issue de ce réexamen.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 67-711 du 18 août 1967 ;

- le décret n° 2004-1056 du 5 octobre 2004 ;

- le décret n° 2011-1864 du 12 décembre 2011 ;

- l'arrêté du 28 décembre 2017 relatif à l'application du décret n° 2011-1864 du 12 décembre 2011 autorisant le ministre de la défense et des anciens combattants à déléguer certains de ses pouvoirs en matière d'administration et de gestion du personnel civil du ministère de la défense ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B A,

- et les conclusions de M. Thierry Bataillard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, né le 25 juin 1964, est ouvrier d'État. Il a travaillé successivement, d'abord en qualité de mécanicien monteur pour l'établissement d'armement AMX/APX à Versailles de 1982 à 1988, et pour la direction des armements terrestres à Issy-les-Moulineaux de 1988 à 1994, puis en qualité d'ouvrier d'entretien professionnel qualifié du bâtiment, au sein du groupement de gendarmerie départementale de Saône-et-Loire, à Mâcon. Par lettre du 17 novembre 2020, M. C a formé, auprès des services du ministère de la défense, une demande de retraite anticipée au titre des travaux insalubres à compter du 1er juillet 2021. Cette demande a été rejetée par une décision explicite du 21 avril 2021. Par une nouvelle décision explicite, en date du 20 août 2021, la directrice du centre ministériel de gestion de Metz du secrétariat général pour l'administration du ministère des armées a rejeté son recours gracieux du 22 juin 2021. Par sa requête, M. C demande au tribunal l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 21 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat : " I.-La liquidation de la pension intervient : / 1° Lorsque l'intéressé est radié des contrôles par limite d'âge, ou s'il a atteint, à la date d'admission à la retraite, l'âge mentionné à l'article L. 161-17-2 du code de la sécurité sociale, ou de cinquante-sept ans s'il a effectivement accompli dix-sept ans de services dans des emplois comportant des risques particuliers d'insalubrité. Les catégories d'emplois comportant ces risques sont déterminées dans les conditions fixées au II ; () / II.-La liquidation de la pension à cinquante-sept ans prévue au 1° du I du présent article est réservée aux intéressés accomplissant des travaux ou occupant des emplois dont la liste est fixée aux annexes du décret n° 67-711 du 18 août 1967 fixant les conditions d'application du régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat. / Les intéressés doivent avoir accompli, pendant chacune des dix-sept périodes annales exigées : / 1° Soit trois cents heures de travail dans une des catégories de travaux insalubres ; / 2° Soit deux cents jours de services dans un des emplois insalubres pour les services effectués jusqu'au 31 décembre 2001 et de cent quatre-vingt jours de services dans un des emplois insalubres pour les services effectués à compter du 1er janvier 2002. () ".

3. Aux termes du A intitulé " Ministère des armées " du I intitulé " Travaux " du premier article annexe à l'arrêté du 18 août 1967 fixant les conditions d'application du régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat : " () VII. - Manipulation du chlore et des produits organiques chlorés et bromés, y compris le phosgène (dérivés halogénés des hydrocarbures, des carbures d'hydrogène et des carbures cycliques, fréon). / Exemples : produits suffocants et vésicants, épreuve des masques, appareils frigorifiques, dégraissage. () XIV. - Opérations de fabrication provoquant l'évaporation des alcools et solvants organiques légers, en l'absence de ventilation efficace. / Exemple : peintures cellulosiques. () XVIII. - Travaux de fonderie, trempe des métaux contraignant l'organisme à supporter de brusques et fortes variations de température. / XIX. - Travaux exposant de façon habituelle à l'action intensive des sons et vibrations à celle des rayonnements ultra-violets ou infrarouges dans les postes de travail fixés limitativement comme suit : / Bancs d'essais, moteurs et réacteurs, souffleries, laboratoires d'engins spéciaux, travaux au pistolet ou marteau pneumatique, soudure à l'arc, découpage au chalumeau oxyacétylénique. ".

4. Il résulte des dispositions précitées de l'article 21 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat que la liquidation de la pension à cinquante-sept ans qu'elles prévoient est notamment subordonnée à la condition que les intéressés aient accompli, pendant dix-sept périodes annales, soit 300 heures de travail dans une catégorie de travaux insalubres fixée par les annexes du décret du 18 août 1967 fixant les conditions d'application du régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat, soit, selon la période considérée, 190 ou 200 jours de service dans un des emplois insalubres énumérés par les mêmes annexes. Il ne résulte nullement des annexes de ce décret, s'agissant du ministère des armées, et des travaux insalubres qu'elles visent, que ces travaux insalubres devraient avoir été réalisés dans le cadre de professions limitativement énumérées. Par suite, en subordonnant le bénéfice de ces dispositions à la réalisation de travaux insalubres " en adéquation " avec les professions exercées et, en particulier, à ce que les travaux insalubres visés aux VII, XVI, XVIII et XIX du A du I de la première annexe du décret du 18 août 1967, soient en adéquation avec la profession exercée, la ministre des armées a commis une erreur de droit.

5. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée, est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. La ministre des armées en défense doit être regardée comme demandant au tribunal de substituer au motif initial, le motif tiré de ce que certains des états produits par M. C ont été établis conformément à l'instruction du 3 mars 1976 relative aux indemnités pour travaux dangereux, pénibles, insalubres ou salissants et ne sont pas conformes aux annexes du décret précité du 18 août 1967.

7. Néanmoins, aux termes du I de l'article 35 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat : " La liquidation de la pension est faite par décision de l'employeur dont l'ouvrier relève, après accord de la Caisse des dépôts et consignations. ". En outre, par une note du 22 février 1995, le ministre de la défense a appelé l'attention des chefs des établissements sur la nécessité d'établir des états annuels de travaux insalubres en vue de la constitution des dossiers de liquidation de pension, et a mis en place, compte tenu des difficultés apparues à l'occasion de la liquidation de certains dossiers de pension du fait de leur caractère incomplet, une "procédure de régularisation" des états individuels de travaux insalubres en permettant leur élaboration a posteriori.

8. Il résulte des dispositions réglementaires ci-dessus rappelées, qu'il revient à l'administration d'établir les états annuels d'heures de travaux insalubres en vue de la constitution des dossiers de pension.

9. A supposer même, comme le soutient la ministre des armées en défense, que certains des états produits à l'instance par M. C auraient été exclusivement établis dans un but indemnitaire pour l'application de l'instruction du 3 mars 1976 relative aux indemnités pour travaux dangereux, pénibles, insalubres ou salissants ou que certaines des mentions qu'ils contiennent ne pouvaient être prises en compte au titre des annexes du décret précité du 18 août 1967, il lui appartenait d'établir ou de faire établir des états annuels faisant apparaître le nombre d'heures de travaux insalubres ou d'apporter des éléments de fait précis relatifs aux travaux réalisés par M. C, qu'elle seule est en mesure d'apporter, de nature à démontrer, année par année, que ces travaux étaient insusceptibles de se rattacher aux catégories mentionnées au A du I de la première annexe du décret du 18 août 1967. Dès lors, la ministre des armées ne pouvait pas davantage opposer à M. C le motif énoncé au point 6 du présent jugement.

10. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. C est fondé à demander l'annulation de la décision n° 3448/ARM/SGA/DRH-MD/SRHC/CMG/DGA-Paie/BPSP du 21 avril 2021, par laquelle la directrice du centre ministériel de gestion de Metz du secrétariat général pour l'administration du ministère des armées a rejeté sa demande de départ anticipé à la retraite au 1er juillet 2021, et de la décision explicite du 20 août 2021 de rejet de son recours gracieux.

Sur l'injonction d'office :

11. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. ".

12. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard aux motifs d'annulation retenus par la présente décision, il y a lieu d'enjoindre d'office au ministre des armées de procéder à une nouvelle instruction de la demande de départ anticipé à la retraite de M. C, et en particulier, de l'éligibilité des travaux réalisés par l'intéressé au cours de sa carrière au bénéfice des dispositions de l'article 21 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime de pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il y a également lieu d'enjoindre au ministre des armées de produire, auprès du greffe du tribunal, au plus tard à l'expiration de ce délai, les résultats de ce réexamen, la décision explicite qu'il aura prise à l'issue de ce réexamen et les éléments relatifs aux travaux réalisés par M. C de nature à la justifier.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision n° 3448/ARM/SGA/DRH-MD/SRHC/CMG/DGA-Paie/BPSP du 21 avril 2021, par laquelle la directrice du centre ministériel de gestion de Metz du secrétariat général pour l'administration du ministère des armées a rejeté la demande de M. C de départ anticipé à la retraite au 1er juillet 2021 est annulée.

Article 2 : La décision explicite du 20 août 2021 de rejet du recours gracieux de M. C dirigé contre la décision du 21 avril 2021 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre des armées de procéder à une nouvelle instruction de la demande de départ anticipé à la retraite de M. C, et en particulier, de l'éligibilité des travaux réalisés par l'intéressé au cours de sa carrière au bénéfice des dispositions de l'article 21 du décret du 5 octobre 2004 relatif au régime de pensions des ouvriers des établissements industriels de l'Etat, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Le ministre des armées produira, auprès du greffe du tribunal, au plus tard à l'expiration de ce délai, les résultats de ce réexamen, la décision explicite qu'il aura prise à l'issue de ce réexamen et les éléments relatifs aux travaux réalisés par M. C de nature à justifier cette décision.

Article 4 : L'Etat versera à M. C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

M. Hugez, premier conseiller,

Mme Hascoët, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

Le rapporteur,

I. A

Le président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

lc

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