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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2200802

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2200802

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2200802
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationZUPAN David
Avocat requérantGOLDMAN SABRINA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire enregistrée le 23 mars 2022 et un mémoire complémentaire produit le 5 avril 2022, M. B C, représenté par Me Goldman puis par Me Brey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté, en date du 21 mars 2022, par lequel le préfet de la Côte-d'Or lui a assigné l'obligation de quitter sans délai le territoire français, a désigné le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office et a prescrit à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice d'incompétence ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise sans qu'ait été respecté son droit d'être entendu, garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sans examen attentif et personnalisé de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée ;

- cette décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français a été prise sans qu'ait été observée une procédure contradictoire préalable ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision désignant le Maroc comme pays de destination est entaché d'erreur de droit, dès lors qu'il est de nationalité algérienne.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 mai 2022, le préfet de la Côte-d'Or, représenté par le cabinet d'avocats Centaure, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu est inopérant ;

- les autres moyens invoqués sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- et les observations de Me Brey, avocate de M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, né en décembre 1995, se déclarant de nationalité marocaine dans son mémoire introductif d'instance puis de nationalité algérienne dans son mémoire complémentaire, conteste l'arrêté, en date du 21 mars 2022, par lequel le préfet de la Côte-d'Or lui a assigné l'obligation de quitter sans délai le territoire français, a désigné le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office et a prescrit à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen visant l'arrêté attaqué dans son ensemble :

2. L'acte en litige a été signé par M. Frédéric Carré, secrétaire général de la préfecture de la Côte-d'Or, investi à cet effet d'une délégation en vertu d'un arrêté du préfet de ce département du 9 mars 2022, d'ailleurs visé par cet acte et aisément consultable en ligne. Le moyen tiré du vice d'incompétence est donc dénué de tout fondement.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires réglées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".

4. Il découle de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, et se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. L'autorité préfectorale doit ainsi, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permettre, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. En revanche, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'étranger concerné, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Il ressort du procès-verbal de l'audition menée le 21 mars 2022 par les services de police que M. C, qui a déclaré comprendre le français, a été interrogé sur les conditions, les motifs et la date de son entrée sur le territoire français, sur les raisons pour lesquelles il était dépourvu de tout document d'identité et de séjour, sur les démarches entreprises en vue de régulariser sa situation, sur sa situation familiale et sur ses conditions d'existence en France. Si ce procès-verbal, il est vrai, ne comporte pas d'information explicite sur la mesure d'éloignement envisagée, M. C ne démontre pas avoir été privé, de ce fait, de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision en litige. En outre, il ne soutient pas avoir sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ni avoir été empêché de s'exprimer avant que ne soit prise cette décision. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu ne peut être accueilli.

6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes qui le fondent, retrace dans la mesure du possible, en relatant les déclarations de l'intéressé, la situation administrative de M. C, et expose les raisons pour lesquelles il lui est fait obligation de quitter le territoire français. Cette motivation satisfait aux exigences de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En troisième lieu, il ne ressort ni de cette motivation ni des autres pièces du dossier que le préfet de la Côte-d'Or aurait négligé de procéder à un examen attentif et individualisé de la situation de M. C. A cet égard, si ce dernier se revendique, dans ses dernières écritures, de nationalité algérienne et reproche au préfet de n'avoir pas vérifié ce point, il est constant qu'il était dépourvu de passeport ainsi que de tout document d'identité, et qu'il s'est lui-même déclaré marocain lors de son audition. Il est donc particulièrement mal fondé à formuler un tel grief, ce d'autant que son allégation d'une nationalité algérienne n'est corroborée, devant le tribunal, par aucune esquisse de commencement de début de preuve.

8. En quatrième lieu, si le mémoire introductif d'instance invoque une autre erreur de droit, il n'en précise aucunement la teneur et le mémoire complémentaire ne développe en rien ce moyen, qui ne peut dès lors qu'être écarté.

9. Aux termes, en cinquième lieu, de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance " et " il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. C prétend vivre en France depuis six ans mais ne le démontre pas, les justificatifs de sa présence en France, en l'occurrence uniquement des fiches de paie, ne remontant pas au-delà de juin 2021. Il est célibataire, sans enfant, et a lui-même indiqué, lors de son audition que toute sa famille vit toujours au Maroc, sans faire état d'attaches anciennes, intenses et stables en France. Il ne justifie pas d'une insertion sociale significative. S'il argue à cet égard de la signature d'un contrat de travail à durée indéterminée, il n'en justifie pas et au demeurant, ne pourrait avoir légalement conclu un tel contrat alors qu'il est en situation irrégulière sur le territoire. Dans ces conditions, la mesure d'éloignement contestée ne saurait être regardée comme portant une atteinte excessive aux intérêts privés et familiaux de M. C, et comme prise, en conséquence, en violation des stipulations conventionnelles citées au point précédent. Doit de même être écarté, pour les mêmes raisons, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la mesure contestée sur la situation personnelle de M. C.

11. En sixième lieu, M. C, ainsi qu'il a été dit, n'a pas d'enfant et n'apporte aucune précision sur ses liens éventuels avec un quelconque enfant aux intérêts duquel la mesure d'éloignement litigieuse serait susceptible de porter atteinte. L'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est donc peu sérieusement invoqué.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

12. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612 2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

13. D'une part, l'arrêté attaqué vise ces dispositions et relève que M. C n'a pu présenter de documents d'identité et de voyage, non plus que d'un domicile fixe, de sorte qu'il ne présente aucune garantie de représentation. Il relève également que l'intéressé a déclaré, lors de son audition, n'être pas disposé à retourner dans son pays d'origine et avoir pour intention de rester en France, pour en conclure à l'existence d'un risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement. Cette motivation est suffisante.

14. D'autre part, si M. C prétend avoir un domicile fixe, il n'en justifie pas et a du reste lui-même déclaré, lors de son audition, vivre chez différents compatriotes, sans préciser leur identité, en changeant ainsi d'adresse tous les mois. Par ailleurs, il est constant qu'il est dépourvu de passeport et de tout document d'identité. Dès lors, le préfet de la Côte-d'Or a estimé à bon droit qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes et présente le risque de se soustraire à l'exécution de la mesure d'éloignement. Le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation commise à ce titre doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la désignation du pays de renvoi :

15. M. C prétend dans ses dernières écritures être de nationalité algérienne. Toutefois, il n'en justifie par aucun commencement de preuve, et s'était antérieurement déclaré marocain, y compris dans son mémoire introductif d'instance. La désignation du Maroc comme pays de renvoi, cela d'ailleurs sans exclure les autres pays dans lesquels l'intéressé serait légalement admissible, n'apparaît entachée d'aucune erreur de droit.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". L'article L. 612-10 du même code prévoit que, " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

17. En premier lieu, il ressort des dispositions du titre I du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution non seulement des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à un étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français mais aussi des décisions par lesquelles l'administration lui interdit le retour. Dès lors, les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, imposant de façon générale le respect d'une procédure contradictoire en préalable aux décisions individuelles soumises à l'exigence de motivation, ne peuvent être utilement invoquées par M. C à l'encontre de la décision lui interdisant le retour sur le territoire français pendant un an.

18. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions mises en œuvre pour interdire à M. C le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et mentionne les éléments de fait sur lesquels s'appuie cette mesure. Il mentionne ainsi que l'intéressé ne dispose d'aucun document d'identité ou de voyage, qu'il est entré irrégulièrement en France sans avoir cherché à régulariser son séjour, enfin qu'il est célibataire, sans enfant ni attache. Cette motivation est suffisante.

19. En troisième lieu, si M. C prétend séjourner en France depuis six ans, il n'en justifie pas. Son allégation selon laquelle, revenu dans son pays d'origine, il doit pouvoir solliciter rapidement un visa afin de retrouver son emploi, n'est pas étayée par des éléments probants, le contrat de travail dont il se prévaut n'ayant pu, ainsi qu'il a été dit, être légalement souscrit alors qu'il est en situation irrégulière. Ainsi, doit être écarté le moyen tiré de ce que, en ne lui reconnaissant pas l'existence de considérations humanitaires propres à justifier que la mesure d'éloignement ne soit pas assortie d'une interdiction de retour, le préfet de la Côte-d'Or aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné à verser à M. C la somme qu'il réclame en remboursement des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

Le président-rapporteur,

D. A

La greffière

C. CHAPIRONLa République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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