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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2201043

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2201043

jeudi 24 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2201043
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantKABORE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 avril 2022, M. B A, représenté par Me Kaboré, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 mars 2022 par lequel le préfet de la Côte-d'Or a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de trois mois à compter du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer " un titre de séjour portant la mention autorise son détenteur à travailler " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué doit être regardé comme entaché d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- cet arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 septembre 2022, le préfet de la Côte-d'Or, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. A la somme de 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Par une ordonnance du 29 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Viotti, conseillère, a seul été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant congolais né le 13 juin 1962 à Bukavu, déclare être entré irrégulièrement en France le 20 octobre 2013. Il s'est vu octroyé le statut de réfugié par décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 18 octobre 2016. Le 16 mars 2018, le requérant a sollicité la délivrance d'une carte de résident en qualité de réfugié sur le fondement du 8° de l'article L. 314-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur. Par décision du 27 juillet 2021, la Cour nationale du droit d'asile a déclaré, sur recours en révision exercé par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, nulle et non avenue la décision du 18 octobre 2016 de la Cour ayant reconnu à l'intéressé la qualité de réfugié et rejeté sa demande d'asile. Par l'arrêté du 11 mars 2022 dont il est demandé l'annulation, le préfet de la Côte-d'Or a refusé de délivrer à M. A une carte de résident sur le fondement des dispositions de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ". Aux termes de l'article L. 511-8 du même code, anciennement l'article L. 711-4 : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides met fin () à tout moment, de sa propre initiative ou à la demande de l'autorité administrative, au statut de réfugié dans les cas suivants : () 2° La décision de reconnaissance de la qualité de réfugié a résulté d'une fraude ; () ". Aux termes de l'article L. 511-9 dudit code, qui reprend l'ancien article L. 711-5 : " Dans les cas prévus aux 1° et 2° de l'article L. 511-8, lorsque la reconnaissance de la qualité de réfugié résulte d'une décision de la Cour nationale du droit d'asile ou du Conseil d'Etat, la juridiction peut être saisie par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou par le ministre chargé de l'asile en vue de mettre fin au statut de réfugié. Les modalités de cette procédure sont fixées par décret en Conseil d'Etat ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. Lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code. Il est toutefois loisible au préfet d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à un titre de séjour sur le fondement d'une autre disposition du code. Il lui est aussi possible, exerçant le pouvoir discrétionnaire qui lui appartient dès lors qu'aucune disposition expresse ne le lui interdit, de régulariser la situation d'un étranger en lui délivrant un titre de séjour, compte tenu de l'ensemble des éléments de sa situation personnelle.

5. En vertu de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la carte de résident est délivrée de plein droit à l'étranger reconnu réfugié en application du livre V du code. Saisi d'une demande d'autorisation de séjour présentée uniquement au titre de l'asile ou de la protection subsidiaire, le préfet n'est pas tenu, ainsi qu'il a été dit, d'examiner d'office si le demandeur est susceptible de se voir délivrer une autorisation de séjour à un autre titre.

6. Dans le cas où le préfet se borne à rejeter une demande d'autorisation de séjour présentée uniquement au titre de l'asile, sans examiner d'office d'autres motifs d'accorder un titre à l'intéressé, ce dernier ne peut utilement soulever, devant le juge de l'excès de pouvoir saisi de conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus du préfet, des moyens de légalité interne sans rapport avec la teneur de la décision contestée. En revanche, lorsque le préfet, statuant sur la demande de titre de séjour, examine d'office si l'étranger est susceptible de se voir délivrer un titre sur un autre fondement que l'asile, tous les motifs de rejet de la demande, y compris donc les motifs se prononçant sur les fondements examinés d'office par le préfet, peuvent être utilement contestés devant le juge de l'excès de pouvoir. Il en va, par exemple, ainsi si la décision de refus de titre de séjour a pour motif que le refus ne porte pas d'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé.

7. Il ressort des pièces du dossier que, si la qualité de réfugié avait été reconnue à M. A par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 18 octobre 2016, la Cour a déclaré nulle et non avenue cette décision le 27 juillet 2021, au motif que cette qualité a été obtenue par fraude, et rejeté la demande d'asile de l'intéressé. Dès lors que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire avait été définitivement refusée à M. A, le préfet de la Côte-d'Or était tenu de refuser de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans avoir à porter une appréciation sur les faits de l'espèce.

8. Toutefois, il ressort des mentions de l'arrêté contesté que le préfet de la Côte-d'Or a examiné si le refus de titre de séjour opposé à M. A porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, de sorte que le requérant peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A, âgé de soixante ans, résidait en France depuis plus de huit ans à la date de la décision attaquée, auprès de son épouse, ressortissante congolaise et titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'en 2023, avec laquelle il s'est marié en France le 14 mars 2015. En outre, ses quatre enfants, âgés respectivement de trente, vingt-sept, vingt-quatre et dix-neuf ans, le benjamin étant scolarisé en classe de terminale professionnelle pour l'année scolaire 2021-2022, sont tous en situation régulière et, pour les trois aînés, insérés professionnellement sur le territoire. De surcroît, le requérant justifie que ses deux parents sont décédés en République démocratique du Congo, respectivement en 2011 et en 2017. Enfin, M. A, qui est par ailleurs pasteur au sein d'une église depuis 2020, démontre également avoir suivi une formation en qualité d'électricien durant l'année 2017 et exercer ce métier en qualité d'intérimaire depuis le 4 décembre 2017 pour le compte d'une entreprise qui a attesté de ses qualités professionnelles auprès du préfet. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, notamment de sa durée de séjour, de ses liens familiaux et de son intégration sur le territoire français, et quand bien même la qualité de réfugié lui aurait été retirée, M. A est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Côte-d'Or a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et, ainsi, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 11 mars 2022 par lequel le préfet de la Côte-d'Or a refusé de lui délivrer une carte de résident.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif d'annulation énoncé ci-dessus, l'exécution du présent jugement, qui annule un refus de titre de séjour au motif que ce refus porte au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale au regard des exigences de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, implique au moins, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, la délivrance de la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " prévue à l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet de la Côte-d'Or de délivrer a minima ce titre à M. A, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

13. Ces mêmes dispositions font obstacle à ce que M. A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse quelque somme que ce soit à l'Etat au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 11 mars 2022 par lequel le préfet de la Côte-d'Or a refusé de délivrer à M. A une carte de résident est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Côte d'Or de délivrer à M. A au moins une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par le préfet de la Côte-d'Or sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Côte-d'Or.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Dijon en application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Océane Viotti, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 novembre 2022.

La rapporteure,

O. ViottiLe président,

O. Rousset

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2201043

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