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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2201178

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2201178

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2201178
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationVIOTTI Océane
Avocat requérantSCP CLEMANG-GOURINAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 6 mai et 19 mai 2022, M. E, représenté par Me Clemang, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 avril 2022 par lequel le préfet de Saône-et-Loire a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision lui refusant un titre de séjour est illégale dès lors qu'il n'était pas tenu, en application des dispositions de l'article L. 433-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de produire un visa de long séjour dans la mesure où il a sollicité un changement de statut et bénéficié de plusieurs autorisations provisoires de séjour l'autorisant à travailler ;

- il justifie de considérations humanitaires liées à l'état de santé de son fils aîné ;

- son épouse travaille régulièrement au sein d'un établissement d'hébergement pour personnes âgées, lesquels connaissent des difficultés de recrutement ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il bénéficie d'un contrat à durée déterminée en qualité d'aide maçon et ce secteur connaît des difficultés de recrutement ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale par voie d'exception ;

- il a été victime d'un infarctus évolutif le 6 mai 2022 et le traitement de son fils aîné n'est pas autorisé à la vente en Albanie.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 mai 2022, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Par une décision du 20 juin 2022, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 7 juillet 2022 à 13h30.

Le rapport de Mme Viotti, conseillère, a seul été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais né le 21 mai 1976 à Berzhite, déclare être entré en France le 29 octobre 2018, accompagné de son épouse et de leurs deux enfants. Le 21 juin 2019, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile, confirmée par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 19 novembre 2019. Le préfet de Saône-et-Loire lui a ensuite délivré une autorisation provisoire de séjour en qualité de parent d'enfant malade, valable du 9 janvier 2020 au 8 juillet 2020 et renouvelée à quatre reprises jusqu'au 27 janvier 2022. Le 2 juin 2021, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié. Par l'arrêté en litige du 12 avril 2022, le préfet de Saône-et-Loire a refusé de lui délivrer ce titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes de l'article L. 431-5 du même code : " La délivrance d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour, d'une attestation de demande d'asile ou d'une autorisation provisoire de séjour n'a pas pour effet de régulariser les conditions de l'entrée en France, sauf s'il s'agit d'un étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire en application du livre V ". Enfin, aux termes de l'article L. 433-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour ou le visa de long séjour mentionné au 2° de l'article L. 411-1, se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée déterminée ou qui fait l'objet d'un détachement conformément aux articles L. 1262-1, L. 1262-2 et L. 1262-2-1 du code du travail se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "travailleur temporaire" d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. / Elle est délivrée pour une durée identique à celle du contrat de travail ou du détachement, dans la limite d'un an. / Elle est renouvelée pour une durée identique à celle du contrat de travail ou du détachement ". L'article L. 5221-2 du code du travail dispose : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ".

4. Pour refuser de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " sur le fondement de l'article L. 421-3 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Saône-et-Loire s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé ne justifie pas d'un visa de long séjour ni d'un contrat de travail visé par l'autorité administrative, conformément aux dispositions de l'article L. 5221-2 du code du travail.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A a seulement bénéficié d'autorisations provisoires de séjour et non d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle. Ainsi, la demande présentée par l'intéressé ne peut être considérée comme un " changement de statut " dans le cadre d'un renouvellement d'une carte de séjour temporaire, mais doit être regardée comme une première demande de titre de séjour, soumise à l'obligation de détention d'un visa de long séjour. Par suite, le requérant ne peut se prévaloir de l'exemption de détenir un tel visa, prévue par l'article L. 433-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

7. En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 313-14 du code précité, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail ne saurait être regardé, par principe, comme attestant par là-même des motifs exceptionnels exigés par la loi. Il appartient en effet à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger, ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

8. S'agissant de sa vie privée, M. A, qui réside en France depuis octobre 2018, se prévaut de l'état de santé de son fils aîné, devenu majeur, M. F A. Toutefois, il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que, si l'état de santé de son fils nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine, vers lequel il peut voyager sans risque. Si le requérant, qui soutient que le traitement de son fils n'est pas disponible dans leur pays d'origine, se prévaut du courrier émanant du ministère des solidarités et de la santé d'Albanie du 5 mai 2022 selon lequel le médicament " Levothyrox " en comprimé de 200 µg n'est pas autorisé dans ce pays, ce courrier précise en tout état de cause que la substance active " lévothyroxine sodium ", sous forme de comprimé de 200 µg, est commercialisée. En outre, le recours de M. F A à l'encontre de l'arrêté lui refusant un titre de séjour pour raisons de santé et l'obligeant à quitter le territoire français est rejeté par jugement n° 2201179 de ce jour. Ainsi, il n'est pas établi que son fils, devenu majeur, ne pourrait être soigné en Albanie, ni qu'il existerait un obstacle à ce que la cellule familiale s'y reconstruise, dans la mesure où l'ensemble des membres de la famille ont la nationalité albanaise et que son épouse, Mme B A, fait également l'objet d'un refus de titre de séjour et d'une mesure d'éloignement similaires, dont la légalité est confirmée par jugement n° 2201177 de ce jour. Enfin, la circonstance qu'il ait été victime d'un infarctus du myocarde le 6 mai 2022 est en tout état de cause postérieure à l'arrêté en litige, dont la légalité s'apprécie à la date de son édiction. S'agissant de sa situation professionnelle, M. A se prévaut d'un contrat de travail à durée déterminée pour la période du 3 septembre 2021 au 30 juin 2022 en qualité d'aide-maçon. Toutefois, cette seule circonstance ne peut être regardée comme constituant des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels suffisants au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors au demeurant que l'intéressé ne fait pas état de ses qualifications, de son expérience et de ses diplômes. En outre, s'il soutient que ce secteur d'activité connaît des difficultés de recrutement, ses allégations ne sont pas étayées par les pièces du dossier. Il s'ensuit qu'eu égard à l'ensemble de ces éléments, le préfet de Saône-et-Loire n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de l'admettre exceptionnellement au séjour sur le fondement des dispositions précitées.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

10. Compte tenu de la situation privée et familiale de M. A telle qu'exposée au point 8, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Les moyens invoqués à l'encontre de la décision lui refusant un titre de séjour ayant été écartés, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 12 avril 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, au préfet de Saône-et-Loire et à Me Clemang.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

La magistrate désignée,

O. CLa greffière,

C. CHAPIRON

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2201178

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