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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2201990

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2201990

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2201990
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTUPINIER ALEXIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 juillet 2022, Mme B A, représentée par Me Tupinier, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 255 711,41 euros tous préjudices confondus ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de condamner l'Etat aux entiers dépens.

Elle soutient que :

- elle est fondée à demander l'indemnisation des préjudices subis à la suite d'un accident de travail, reconnu imputable au service ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée même en l'absence de faute ; en tout état de cause une faute a été commise, son administration n'ayant pas pris les mesures adaptées pour prévenir l'accident dont elle a été victime ;

- ses préjudices peuvent être évalués à :

- 6 151,25 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- 8 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 4 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

- 38 424 euros au titre de l'assistance d'une tierce personne avant consolidation ;

- 168 186,16 euros au titre de l'assistance d'une tierce personne après consolidation ;

- 25 950 euros au titre de l'incapacité permanente partielle ;

- 5 000 euros au titre des troubles de la libido.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2024, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, s'en remet à la sagesse du tribunal pour déterminer la juste indemnisation des préjudices directs et certains subis par Mme A à la suite de son accident de service.

Il fait valoir que :

- il n'a pu être représenté lors de l'expertise, qui n'est ainsi pas contradictoire et ne peut servir de fondement à la requête, et il y a lieu d'organiser une nouvelle expertise ;

- la commission de réforme / le conseil médical compétent ne s'est pas prononcé sur la réalité et le quantum des préjudices de Mme A, à la suite du dépôt du rapport d'expertise ;

- les montants sollicités sont excessifs.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or et à la mutuelle MGEFI qui n'ont pas produit d'observations.

Par une ordonnance du 6 mai 2024 la clôture de l'instruction a été fixée au 11 juin 2024.

Les parties ont été informées, le 19 juin 2024, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions fondées sur la responsabilité pour faute de l'Etat, dès lors que la réclamation indemnitaire préalable de Mme A était fondée sur la seule responsabilité sans faute de l'Etat, qui constitue une cause juridique distincte de la responsabilité pour faute.

Des observations présentées pour Mme A en réponse à la communication du moyen relevé d'office ont été enregistrées le 20 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier, notamment

- l'ordonnance du 4 janvier 2022 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Dijon a ordonné une expertise ;

- l'ordonnance du 24 mars 2022 par laquelle les honoraires de l'expertise ont été liquidés et taxés à la somme de 850 euros et mis à la charge de Mme A.

.

Vu :

- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Ach, rapporteure publique ;

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, agent administratif principal des finances publiques, a été victime le 4 décembre 2017 d'une chute sur son lieu de travail provoquée par des fils électriques trainant sur le sol, lui causant un traumatisme crânien, une fracture de l'épaule droite et la cassure de deux dents. Cet accident a été reconnu imputable au service par décision du 9 février 2018 du directeur départemental des finances publiques de l'Yonne. Le 2 décembre 2021, elle a saisi le tribunal d'une requête en référé expertise. Par ordonnance du 4 janvier 2022, une expertise a été ordonnée. L'expert a rendu son rapport le 16 mars 2022. Le 23 mars 2022, Mme A a saisi le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique d'une demande d'indemnisation sur le fondement de la responsabilité sans faute, qui est demeurée sans réponse. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 255 711,41 euros tous préjudices confondus.

Sur la responsabilité pour faute :

2. Dans sa réclamation indemnitaire préalable, Mme A recherchait la seule responsabilité sans faute de l'Etat, qui constitue une cause juridique distincte de la responsabilité pour faute. Par suite, les conclusions de Mme A sont irrecevables en tant qu'elles sont fondées sur la responsabilité pour faute, en l'absence de demande préalable reposant sur cette cause juridique.

Sur la responsabilité sans faute :

En ce qui concerne la régularité de la procédure d'expertise :

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise/Les parties sont averties par le ou les experts des jours et heures auxquels il sera procédé à l'expertise ; cet avis leur est adressé quatre jours au moins à l'avance, par lettre recommandée. /Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer. Toutefois, lorsque l'expert a fixé aux parties un délai pour produire leurs observations, il n'est pas tenu de prendre en compte celles qui lui sont transmises après l'expiration de ce délai. "

4. Le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique demande que soit écarté le rapport d'expertise au motif que les opérations d'expertise n'ont pas été menées de manière contradictoire. Il résulte toutefois de l'instruction que le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a été informé le 12 janvier 2022 de la tenue de la réunion d'expertise prévue le 4 février 2022 et n'a averti de l'absence de son représentant que le jour même de cette réunion. Dans ces conditions, il ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que Mme A a décliné la proposition du médecin agréé par l'administration, qui lui avait proposé un rendez-vous le 16 février 2022, postérieurement à la réunion d'expertise. Le pré rapport et le rapport d'expertise ont, par ailleurs, été soumis au contradictoire. L'expertise n'a donc pas été menée dans des conditions irrégulières.

5. Le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique fait également valoir que le rapport d'expertise ne peut être pris en compte dès lors qu'il y avait lieu de consulter le comité médical pour se prononcer sur la réalité et le quantum des préjudices, en application des articles L. 30 bis et L. 31 du code des pensions civiles et militaires de retraite et des articles 7 et 7-1 du décret modifié n° 86-442 du 14 mars 1986. Toutefois, ces dispositions relèvent du chapitre Ier du Titre V du code, relatif à l'invalidité, qui fixe les conditions dans lesquels un fonctionnaire invalide peut être placé à la retraite pour invalidité et percevoir une pension ou une rente d'invalidité. Il n'y avait donc pas lieu de consulter le comité médical sur la situation de Mme A, qui ne porte pas sur de telles demandes, mais sur l'indemnisation des préjudices consécutifs à l'accident de service dont elle a été victime.

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

6. Les dispositions des articles L. 27 et L. 28 du code des pensions civiles et militaires de retraite et 65 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Ces dispositions déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche obstacle ni à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la collectivité qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice, ni à ce qu'une action de droit commun pouvant aboutir à la réparation intégrale de l'ensemble du dommage soit engagée contre cette personne publique, dans le cas notamment où l'accident ou la maladie serait imputable à une faute de nature à engager la responsabilité de cette personne ou à l'état d'un ouvrage public dont l'entretien lui incombait.

7. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que Mme A a subi lors de l'accident du 4 décembre 2017 un traumatisme crânien, une fracture céphalo-tuberositaire faiblement déplacée de l'extrémité supérieure de 1'humérus droit, une contusion de la rotule droite et un traumatisme dentaire. Elle a été immobilisée pour la fracture de l'humérus par bandage coude au corps strict jusqu'au 3 janvier 2018, puis par écharpe simple permettant un début de mobilisation, jusqu'au 31 janvier 2018. Par la suite, elle a ressenti de vives douleurs dans cette épaule. Le 27 avril 2018, un examen a conclu à l'existence d'une algodystrophie modérée. Un nouvel examen du 6 mars 2019 a constaté une hyperfixation d'intensité modérée de l'épaule droite nettement moins intense qu'en avril 2018 confirmant une algoneurodystrophie en très bonne voie de guérison. Puis le 28 octobre 2019, un dernier examen a constaté une fixation normale de l'épaule droite et la " totale régression de l'atteinte objectivée lors des précédents examens ". Mme A, qui a continué à recevoir des soins en kinésithérapie au-delà de cette date, a été placée en arrêt de travail jusqu'au 22 avril 2022, date que l'expert a retenu comme date de consolidation.

8. Par suite, Mme A qui ne peut prétendre, au titre de l'obligation de la collectivité qui l'emploie de la garantir contre les risques courus dans l'exercice de ses fonctions, à une indemnité réparant les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par son accident, a droit en revanche à la réparation des préjudices patrimoniaux d'une autre nature et des préjudices personnels, même en l'absence de faute de son employeur.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

9. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que le déficit fonctionnel temporaire a été de 25 % du 4 décembre 2017 au 31 janvier 2018, et de 15 % du 1er février 2018 au 22 avril 2022. Par suite, il y a lieu d'évaluer ce préjudice à la somme de 3 675 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

10. Il résulte du rapport d'expertise que Mme A a enduré des souffrances que l'expert a évalué à 3 sur 7, en tenant compte d'un état " anxio-dépressif réactionnel ". Toutefois, s'il résulte de l'instruction que des antidépresseurs et anxiolytiques lui ont été prescrits à partir du 15 janvier 2018, il n'est fait état d'aucun élément particulier permettant d'établir un lien entre les troubles anxiodépressifs dont souffre Mme A et l'accident de service dont elle été victime. Par suite, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, eu égard notamment à l'algodystrophie dont a souffert l'intéressée, en le fixant à la somme de 4 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

11. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que Mme A a souffert d'un préjudice esthétique temporaire pendant une durée très limitée. Il y a lieu d'en faire une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 1 500 euros.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

12. L'expert a fixé à 15% le taux d'incapacité permanente partielle de Mme A en raison d'une limitation modérée de tous les mouvements de l'épaule. Par suite, la requérante étant âgée de 59 ans au jour de la consolidation, il y a lieu d'évaluer son déficit fonctionnel permanent à la somme de 20 000 euros.

S'agissant du préjudice sexuel :

13. L'expert a indiqué dans son rapport que Mme A mentionne des troubles de la libido retentissant sur sa vie de couple. La requête n'est sur ce point pas assortie de précision permettant au tribunal d'apprécier la réalité de ce chef de préjudice, qu'il y a lieu par suite d'écarter.

S'agissant des frais d'assistance par une tierce personne avant consolidation :

14. Selon le rapport d'expertise, l'aide du mari de Mme A a été nécessaire pendant la période d'immobilisation de son bras droit pour l'aider à s'habiller, à faire sa toilette ainsi que dans les tâches ménagères, à hauteur d'une heure et trente minutes par jour ; au-delà de cette période en revanche, il n'apparait pas que l'état de santé de Mme A nécessitait une aide particulière. Il y a lieu de faire une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à la somme de 1 150 euros.

S'agissant des frais d'assistance par une tierce personne après consolidation :

15. L'expert indique sur ce point dans son rapport que : " à l'heure actuelle elle estime qu'elle a encore besoin de cette aide à hauteur d'une heure par jour. Compte tenu de l'évolution spontanée prévisible une réévaluation de cette durée dans un an est médicalement justifiée ". Le rapport indique toutefois que Mme A est autonome dans les gestes de la vie courante (toilette, habillage) mais demeure gênée pour se laver le dos et se coiffer. Cette seule gêne ne permet pas de considérer que Mme A aurait besoin, comme elle le demande, d'une aide à hauteur d'une heure par jour. Ce chef de préjudice doit dès lors être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 30 325 euros en réparation des préjudices résultant de l'accident de service survenu le 4 décembre 2017.

Sur les frais liés au litige :

17. En premier lieu, les dépens, taxés et liquidés à la somme de 850 euros, sont mis à la charge définitive de l'Etat.

18. En second lieu, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 30 325 euros en réparation des préjudices résultant de l'accident de service survenu le 4 décembre 2017.

Article 2 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 850 euros, sont mis à la charge définitive de l'Etat.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique et à la caisse primaire d'assurance maladie de Côte-d'Or.

Copie en sera adressée à la mutuelle MGEFI.

Délibéré après l'audience du 26 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Valérie Zancanaro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

M-E C

Le président,

O. Rousset

La greffière,

B. Massia-Kura

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière

N°2201990

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