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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2202675

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2202675

vendredi 28 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2202675
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantBEN HADJ YOUNES SANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 octobre 2022, M. A C, représenté par Me Ben Hadj Younes, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision, contenue dans un arrêté du 16 septembre 2022, par lequel le préfet de la Côte-d'Or a retiré son autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " et lui en a refusé le renouvellement ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Côte d'Or de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, cela dans les cinq jours suivant la notification de l'ordonnance à venir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête est recevable, le recours au fond n'ayant d'effet suspensif qu'à l'égard de la mesure d'éloignement par ailleurs contenue dans l'arrêté litigieux ;

- l'urgence, qui est d'ailleurs présumée en la matière, est caractérisée, la décision attaquée l'exposant à la perte de son emploi ;

- il est fait état de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision, laquelle :

•est insuffisamment motivée ;

•est entachée d'erreur de droit au regard des articles L. 581-3 et R. 581-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des dispositions de la décision d'exécution (UE) du Conseil 2002/382 du 4 mars 2022.

Par un mémoire enregistré le 25 octobre 2022, le préfet de la Côte-d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 500 euros soit mise à la charge de M. C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence n'est pas démontrée ;

- aucun des moyens invoqués n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. En effet :

•cette décision est suffisamment motivée ;

•aucune erreur de droit n'a été commise.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond n° 2202676, enregistrée le 11 octobre 2022.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l'octroi d'une protection temporaire en cas d'afflux massif de personnes déplacées ;

- la décision d'exécution (UE) du Conseil 2002/382 du 4 mars 2022 constatant l'existence d'un afflux massif de personnes déplacées en provenance d'Ukraine, au sens de l'article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d'introduire une protection temporaire ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Lelong, greffière d'audience :

- le rapport de M. Zupan, juge des référés ;

- les observations de Me Ben Hadj Younes, pour M. C, qui a repris les faits, moyens et conclusions exposés dans le mémoire introductif d'instance, y ajoutant que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure en ce que la procédure contradictoire préalable n'a pas porté sur le motif de fraude finalement retenu, apparu pour la première fois dans le mémoire en défense ; que cette fraude n'est aucunement démontrée ;

- les observations de Mme Ruckstuhl, pour le préfet de la Côte-d'Or, qui a repris les faits, moyens et conclusions exposés dans le mémoire en défense.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, né en 1988 et de nationalité algérienne, est entré en France le 15 mars 2022, en provenance de l'Ukraine, en compagnie de Mme B E, ressortissante ukrainienne, afin de fuir la guerre qui a été déclarée à ce pays par la Russie. Il a obtenu pour cette raison une autorisation provisoire portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire ", sur le fondement des articles L. 581-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, valable jusqu'au 22 septembre 2022. Par un arrêté du 16 septembre 2022, le préfet de la Côte-d'Or a refusé de renouveler ce document de séjour, en a prononcé le retrait et a prescrit l'éloignement de M. C. Ce dernier demande au juge des référés de suspendre les décisions portant retrait et refus de renouvellement de son titre de séjour.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, en application de l'article 20 de la loi du 11 juillet 1990 visée ci-dessus.

Sur la demande de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". L'article R. 522-1 du même code dispose, en son premier alinéa : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. Il résulte des dispositions citées ci-dessus que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Toutefois, cette condition d'urgence est en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait de titre de séjour.

5. En se bornant à relever que le bulletin de paie produit par le requérant concerne le mois d'août 2022 sans qu'ait été produite la justification que l'intéressé continue d'exercer une activité professionnelle, le préfet de la Côte-d'Or n'apporte pas d'éléments suffisants pour lever la présomption d'urgence rappelée au point précédent. La condition d'urgence est donc remplie.

En ce qui concerne le sérieux des moyens visant le retrait de l'autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " :

6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur de droit au regard des articles L. 581-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que des dispositions de la décision d'exécution (UE) du Conseil 2002/382 du 4 mars 2022, en ce que la cessation de la communauté de vie avec le conjoint ukrainien ne peut légalement fonder le retrait de l'autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire ", se révèle propre à susciter un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

7. Dans son mémoire en défense, néanmoins, le préfet de la Côte-d'Or fait valoir que l'autorisation provisoire de séjour dont M. C était titulaire a été obtenue par fraude, l'intéressé s'étant rendu coupable de fausses déclarations quant à sa relation avec Mme E. L'arrêté litigieux étant exempt de toute qualification de fraude, il y a lieu de considérer qu'en invoquant cette notion, le préfet entend solliciter une substitution de motif.

8. L'administration peut faire valoir devant le juge des référés que la décision dont il lui est demandé de suspendre l'exécution est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge des référés, après avoir mis à même l'auteur de la demande, dans des conditions adaptées à l'urgence qui caractérise la procédure de référé, de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher s'il ressort à l'évidence des données de l'affaire, en l'état de l'instruction, que ce motif est susceptible de fonder légalement la décision et que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative et à condition que la substitution demandée ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué, le juge des référés peut procéder à cette substitution pour apprécier s'il y a lieu d'ordonner la suspension qui lui est demandée.

9. Au cas présent, si le préfet de la Côte-d'Or a bien avisé préalablement M. C de son intention de retirer son autorisation préalable de séjour et l'a invité à présenter ses observations, comme l'exige l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, le courrier qu'il lui a adressé à cet effet, daté du 13 juin 2022 se borne à relever qu'il n'entretient plus de vie commune avec Mme E et ne lui impute pas de fausses déclarations. Ainsi, M. C n'ayant pas été mis à même de présenter des observations sur la fraude qui lui est imputée, la substitution de motif suggérée par l'administration aurait pour effet, eu égard à la nature même du nouveau motif ainsi avancé, de le priver d'une garantie procédurale tenant à l'effectivité de la procédure préalable contradictoire. Au surplus, en l'état de l'instruction, il ne ressort pas à l'évidence des données de l'affaire que M. C se serait effectivement rendu coupable de manœuvres frauduleuses.

En ce qui concerne le sérieux des moyens visant le refus de renouvellement de l'autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " :

10. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur de droit au regard des articles L. 581-3 et R. 581-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prévoyant le renouvellement automatique de l'autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire ", est de nature à faire naître, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Côte-d'Or du 16 septembre 2022 en ce que, en ses articles 1er et 2, il refuse le renouvellement de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivrée et en opère le retrait.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. La présente ordonnance implique nécessairement, compte tenu des motifs qui la fondent, que le préfet de la Côte-d'Or délivre à M. C, à titre provisoire, jusqu'à ce qu'il soit statué sur le recours au fond n° 2202676 et sous réserve de l'intervention d'une décision du Conseil de l'Union européenne mettant fin au régime de la protection temporaire bénéficiant aux personnes qui ont fui l'Ukraine, une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail. Il y a lieu de lui adresser une injonction en ce sens et de lui impartir, pour y satisfaire, un délai de quinze jours.

Sur les frais liés au litige :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. M. C n'étant pas partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées au même titre par le préfet de la Côte-d'Or ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution des décisions figurant aux articles 1er et 2 de l'arrêté du préfet de la Côte-d'Or du 16 septembre 2022 est suspendue.

Article 3 : Il est fait injonction au préfet de la Côte-d'Or de délivrer à M. C une autorisation provisoire de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " avec droit au travail, valable jusqu'à ce que le tribunal statue sur la requête au fond n° 2202676, cela dans les quinze jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à Me Ben Hadj Younes, au préfet de la Côte-d'Or et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée pour information au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Dijon et au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Dijon, le 28 octobre 2022.

Le juge des référés,

D. ZUPAN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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