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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400192

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400192

jeudi 25 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationREFERE
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 janvier 2024, M. A F, représenté par Me Cissé, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 janvier 2024 par lequel le préfet de l'Yonne l'a assigné à résidence dans le département de l'Yonne pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il porte une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché de disproportion et porte une atteinte manifestement infondée à sa liberté d'aller et venir et à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le préfet de l'Yonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 22 janvier 2024 à 16 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de M. C ;

- les observations de M. F qui conclut aux mêmes fins que la requête et demande en outre à être assigné à résidence au domicile de son épouse ; il reprend par ailleurs les moyens de la requête et fait valoir que l'établissement hôtelier ou il est assigné à résidence est situé à trente-trois minutes de la gendarmerie d'Auxerre, qu'il n'y a pas de transports le dimanche, qu'il souffre de problèmes de santé, qu'il est dépourvu de toute ressource et qu'il a besoin d'un peu de temps pour s'organiser car son père est mort et sa mère ne réside plus en Centrafrique

En application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées, au début de l'audience, de ce que le tribunal était susceptible d'opérer une substitution de base légale de la décision d'assignation à résidence en la fondant sur le 7° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en lieu et place du 1° du même article, visé par l'arrêté attaqué, dès lors que M. F a fait l'objet d'une interdiction définitive du territoire français prononcée à son encontre par la Cour d'assises des Yvelines dans un arrêt du 24 mai 2018.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience à 16 heures 39.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant centrafricain né le 12 février 1984, a fait l'objet d'une interdiction définitive du territoire français prononcée par la Cour d'assises des Yvelines le 24 mai 2018. Par un arrêté du 18 janvier 2024, dont M. F demande l'annulation, le préfet de l'Yonne l'a assigné à résidence dans le département de l'Yonne pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. F, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. F a fait l'objet d'une interdiction définitive du territoire français par un arrêt de la Cour d'assises des Yvelines statuant en appel le 24 mai 2018. Par ailleurs, le requérant fait valoir dans sa requête introductive d'instance que, en exécution de cette interdiction judiciaire du territoire français, le préfet de l'Yonne a pris une décision fixant le pays de renvoi. Dès lors, la décision attaquée d'assignation à résidence ne pouvait être fondée, comme c'est la cas en l'espèce, sur les dispositions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes duquel : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ".

5. Cependant, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

6. En l'espèce, la décision attaquée, motivée par l'interdiction définitive du territoire français prononcée par la Cour d'assises des Yvelines statuant en appel le 24 mai 2018, qui est d'ailleurs visée par la décision litige, trouve son fondement légal dans les dispositions du 7° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui peuvent être substituées à celles du 1° du même article sur lesquelles l'arrêté attaqué est fondé. En effet, en premier lieu, M. F se trouvait dans la situation où, en application du 7° de cet article, le préfet de l'Yonne pouvait décider de son assignation à résidence, en deuxième lieu, cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et enfin, en troisième lieu, l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Il y a, dès lors, lieu de procéder d'office à cette substitution de base légale.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que celle-ci mentionne les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et fait état de la condamnation de M. F à une peine d'interdiction définitive du territoire français par la Cour d'assises des Yvelines statuant en appel le 24 mai 2018. Elle précise que l'intéressé est démuni de tout document d'identité ou de voyage, qu'il n'établit pas disposer d'un domicile stable et permanent et qu'il ne présente pas les conditions de représentation suffisantes pour prévenir le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, la décision attaquée mentionne les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Par ailleurs, la décision attaquée mentionne ses modalités d'exécution en prévoyant que l'intéressé devra se présenter tous les jours de la semaine à 8h00 dans les locaux de la gendarmerie d'Auxerre. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

9. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté en litige, ni des autres pièces du dossier que le préfet de l'Yonne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. F au vu des éléments qui avaient été portés à sa connaissance, avant de prendre la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation du requérant doit être écarté.

10. En quatrième lieu, M. F fait valoir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, dès lors que son épouse et leur fille résident dans le département de l'Eure-et-Loir. Cependant, si le requérant soutient qu'il réside 85 avenue de la résistance à Mainvilliers avec son épouse et sa fille, il ne l'établit pas par la seule production d'une attestation sur l'honneur de son épouse, selon laquelle elle hébergerait le requérant, ainsi que d'un avis d'échéance, au demeurant récent, relatif à un logement situé à Mainvilliers. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait conservé des contacts avec sa fille et son épouse, les lettres produites par cette dernière n'étant que peu circonstanciées et n'étant accompagnées d'aucune pièce probante. Enfin, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a fait l'objet d'une interdiction définitive du territoire par la Cour d'assises des Yvelines le 24 mai 2018 pour des faits de viols et d'extorsion avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours. Dans ces conditions, la mesure d'assignation à résidence litigieuse n'a pas porté au droit de M. F au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte manifestement disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit, par suite, être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. F soutient que les conditions de son assignation à résidence constituent un traitement inhumain ou dégradant au sens des stipulations de l'article 3 précitées au regard du fait qu'il est isolé dans un hôtel sans aucune possibilité de vie sociale, qu'il est dépourvu de toutes ressources financières, qu'il souffre de plusieurs pathologies et que le préfet n'a prévu aucune solution de restauration.

13. D'une part, il résulte des modalités d'exécution de l'assignation à résidence de M. F fixées par l'arrêté attaqué, que l'intéressé est libre de recevoir sa famille et les personnes de son choix mais également de se rendre chez le médecin, sous réserve qu'il soit présent à l'adresse mentionnée dans l'arrêté attaqué tous les jours de la semaine de 6h00 à 8h00 et qu'il ne sorte pas du département de l'Yonne sans autorisation. D'autre part, l'intéressé n'établit pas qu'il a formulé une demande tendant à ce que ses frais alimentaires soient pris en charge. En tout état de cause, aucune disposition n'impose que l'État prenne en charge les frais de nourriture d'un étranger assigné à résidence. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'absence de prise en charge de ces frais exposerait le requérant à un traitement contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de ce que les conditions de son assignation à résidence constituent un traitement inhumain ou dégradant au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. En sixième lieu, le requérant n'établit pas, par les pièces qu'il verse au dossier, continuer d'entretenir des rapports avec sa fille. En tout état de cause, et ainsi que cela a été dit au point 13 du présent jugement, les modalités d'exécution de l'assignation à résidence visant M. F permettent à ce dernier de recevoir librement sa famille. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

15. En septième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Et selon l'article L. 733-1 du même code : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie (). Enfin, l'article R. 733-1 de ce code précise : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ".

16. Si une décision d'assignation à résidence doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Par ailleurs, les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent et ne sauraient, sous le contrôle du juge administratif, porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir.

17. D'une part, si le requérant fait valoir que l'assignation à résidence lui interdit toute sortie sans autorisation du département de l'Yonne et qu'en raison de cette interdiction il ne peut se déplacer pour ses démarches administratives ou pour voir sa famille, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'administration se serait systématiquement opposée aux demandes d'autorisation effectuées par le requérant. A cet égard, si M. F produit plusieurs accusés de réception de courriels qu'il a envoyé aux services de gendarmerie pour signaler qu'il devait notamment se rendre en Côte-d'Or afin d'y effectuer des démarches administratives, ces échanges n'établissent pas que l'administration aurait refusé de lui accorder ces autorisations ni, au demeurant, que le requérant aurait sollicité l'autorisation de sortir du département de l'Yonne pour aller rendre visite à sa famille. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le requérant est assigné à résidence à l'hôtel Cerise situé à Monéteau, commune limitrophe d'Auxerre, et qu'il doit se présenter tous les jours de la semaine à 8 heures aux services de gendarmerie d'Auxerre, situés 33 rue du Colonel B D, afin de faire constater qu'il respecte la mesure d'assignation à résidence dont il fait l'objet. La seule circonstance que le requérant doive se rendre à la gendarmerie en bus ne saurait, alors qu'il n'établit par aucune pièce du dossier qu'aucune modalité de transport en commun ne serait disponible le dimanche, entacher de disproportion l'arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué est entaché de disproportion et porte une atteinte manifestement infondée à sa liberté d'aller et venir et à son droit au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. F doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais de l'instance :

19. M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son conseil est fondé à se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Toutefois, ces dispositions font obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante. Les conclusions présentées en ce sens par le conseil de M. F doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à A E Mwa, au préfet de l'Yonne et à Me Cissé.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre- mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

H. C La greffière,

L. Lelong

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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