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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2400619

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2400619

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2400619
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantSAS ITRA CONSULTING

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 23 février, 20 mars et 11 avril 2024, M. B A, représenté par la société par actions simplifiée Itra Consulting, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions, contenues dans l'arrêté du 30 janvier 2024, par lesquelles le préfet de Saône-et-Loire a refusé son admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " salarié " ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre encore subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation en droit ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain à la lumière de laquelle sa demande a été lue ; dès lors qu'il possède la nationalité marocaine, sa situation mérite d'être étudiée à la lumière de l'accord franco-marocain ; cet accord prime sur le droit national français puisqu'il traduit la volonté de la France et du Maroc ;

- le préfet devait l'admettre exceptionnellement au séjour en application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; conformément à l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne pourra faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français puisqu'il est un étranger entré régulièrement en France en tant que travailleur saisonnier ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- il est en droit de revendiquer la régularisation en qualité de salarié, sur la base de l'article 3 de l'accord franco- marocain ;

- l'interdiction de retour prononcée à son encontre par le préfet est illégale du fait de l'illégalité de la décision à laquelle elle est adossée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2024, le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Hamza Cherief.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain né le 29 août 1994, est entré régulièrement sur le territoire français le 4 novembre 2019, sous couvert d'un visa D " travail saisonnier ", multi-entrées, valable du 21 octobre 2019 au 19 janvier 2020 délivré par les autorités françaises. Il a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " sur le fondement de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'une durée de trois ans, valable du 4 novembre 2019 au 3 novembre 2022. Il a sollicité, le 3 novembre 2022, la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " en application des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. A demande au tribunal d'annuler les décisions, contenues dans l'arrêté du 30 janvier 2024, par lesquelles le préfet de Saône et Loire a refusé son admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a pris à son encontre une décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre séjour :

2. En premier lieu, la décision attaquée vise l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 en matière de séjour et d'emploi, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 412-1 et de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne également les considérations de fait qui en constituent le fondement et examine notamment les conditions d'entrée et de séjour de M. A sur le territoire national ainsi que sa situation au regard des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987. Enfin, la décision attaquée précise que le requérant ne justifie d'aucune considération humanitaire ou circonstance exceptionnelle, justifiant une dérogation à la réglementation en vigueur eu égard aux conditions d'entrée, à la durée et aux conditions de séjour en France de l'intéressé. La décision attaquée est, par conséquent, motivée, en droit et en fait, avec une précision suffisante pour permettre au requérant d'en discuter utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation en droit doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-marocain susvisé du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, [] sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ". L'article 9 du même accord précise que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord (). ". En outre l'article L. 5221-2 du code du travail dispose que : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ". Selon l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". L'article L. 411-1 du même code alors en vigueur précise que : " Sous réserve des engagements internationaux de la France ou du livre II, tout étranger âgé de plus de dix-huit ans qui souhaite séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois doit être titulaire de l'un des documents de séjour suivants : / 1° Un visa de long séjour ; / 2° Un visa de long séjour conférant à son titulaire, en application du second alinéa de l'article L. 312-2, les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11 ou L. 421-14 à L. 421-24, ou aux articles L. 421-26 et L. 421-28 lorsque le séjour envisagé sur ce fondement est d'une durée inférieure ou égale à un an ; () ". Enfin, aux termes de l'article L. 421-34 du même code : " L'étranger qui exerce un emploi à caractère saisonnier, tel que défini au 3° de l'article L. 1242-2 du code du travail, et qui s'engage à maintenir sa résidence habituelle hors de France, se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " d'une durée maximale de trois ans. / Cette carte peut être délivrée dès la première admission au séjour de l'étranger. / Elle autorise l'exercice d'une activité professionnelle et donne à son titulaire le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peuvent dépasser une durée cumulée de six mois par an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. ".

4. Si en vertu de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire est, en principe, sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues par la loi, subordonnée à la production par l'étranger d'un visa d'une durée supérieure à trois mois, il en va différemment pour l'étranger déjà admis à séjourner en France et qui sollicite le renouvellement, même sur un autre fondement, de la carte de séjour temporaire dont il est titulaire. Toutefois, l'étranger admis à séjourner en France pour l'exercice d'un emploi à caractère saisonnier, en application des dispositions de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est titulaire à ce titre de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier ", lui donnant le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peut dépasser une durée cumulée de six mois par an, et lui imposant ainsi de regagner, entre ces séjours, son pays d'origine où il s'engage à maintenir sa résidence habituelle. Sa demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire d'une durée d'un an en qualité de salarié, qui autorise une résidence habituelle sur le territoire français porte ainsi sur la délivrance d'une première carte de séjour temporaire. La délivrance de cette carte de séjour temporaire en qualité de salarié est dès lors subordonnée à la production d'un visa de long séjour, d'ailleurs différent de celui exigé à l'occasion de la demande d'une carte de séjour portant la mention " travailleur saisonnier ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré régulièrement sur le territoire français le 4 novembre 2019 sous couvert d'un visa D " travail saisonnier ", multi-entrées, valable du 21 octobre 2019 au 19 janvier 2020 délivré par les autorités françaises. Il a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " sur le fondement de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'une durée de trois ans, valable du 4 novembre 2019 au 3 novembre 2022. La demande de délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié, formée le 3 novembre 2022 par M. A, doit donc être considérée comme constituant une première demande de titre de séjour valable un an. Pour rejeter la demande de M. A, le préfet de Saône-et-Loire s'est notamment fondé sur la circonstance que le requérant avait formé sa demande de titre de séjour sans demande de visa préalable à la demande d'un titre de séjour salarié. Dès lors que le préfet pouvait, pour ce seul motif, rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. A sur le fondement des stipulations précitées de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur d'appréciation et de ce qu'elle méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain doivent être écartés.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titre de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions précitées de l'article de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

7. En l'espèce, si M. A se prévaut d'une présence sur le territoire français depuis 2019 et d'une bonne insertion dans la société française par le travail, ces seuls éléments ne permettent pas de considérer qu'en refusant de régulariser sa situation, le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Le requérant, qui est célibataire et sans enfant, ne justifie pas davantage, en se bornant à faire valoir que son frère réside régulièrement depuis 2016 sur le territoire national, de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels de nature à justifier son admission exceptionnelle au séjour au titre de sa vie privée et familiale. Dès lors, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation dans l'usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, qui est entré régulièrement sur le territoire français le 4 novembre 2019, est célibataire, sans enfant et n'établit pas être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine. Par ailleurs, la présence de son frère qui réside régulièrement sur le territoire national depuis 2016, ne permet pas, à elle seule, d'établir que l'intéressé aurait fixé en France le centre de ses intérêts personnels et familiaux. Enfin, ni la circonstance que M. A a travaillé en France de 2019 à 2022, en qualité de travailleur saisonnier, ni la promesse d'embauche pour un poste d'ouvrier viticole dont il se prévaut, ne sont de nature à témoigner d'une insertion professionnelle particulière en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. En deuxième lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet s'est fondé, pour adopter la décision attaquée, sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes desquelles : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; () ". Dès lors que le préfet a pu régulièrement refuser d'accorder au requérant un titre de séjour, c'est sans commettre d'erreur de droit qu'il a pu se fonder sur les dispositions précitées du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour prendre la décision attaquée.

10. En troisième lieu, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que, par les circonstances qu'il invoque, il n'entre pas dans le champ d'application de cet article.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Il résulte de ce qui précède que M. A, qui ne saurait utilement faire valoir que sa situation devrait être régularisée, n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision contestée.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice de M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Saône-et-Loire.

Une copie de ce jugement sera transmise, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Nicolet, président,

Mme Hascoët, première conseillère,

M. Cherief, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

Le rapporteur,

H. CheriefLe président,

Ph. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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