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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2403846

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2403846

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2403846
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU REFERE ETRANGERS 15 JOURS
Avocat requérantDUBERSTEN RACHEL

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon, statuant en référé, a rejeté la requête de M. C, ressortissant tunisien, contestant l'arrêté du préfet de Saône-et-Loire du 8 novembre 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec interdiction de retour d'un an. Le tribunal a écarté les moyens soulevés, notamment l'incompétence du signataire, l'erreur de droit relative au fondement textuel de la procédure, et le défaut de vérification du droit au séjour. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), notamment les articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-3, L. 612-6 et L. 612-10, ainsi que sur la convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 novembre 2024, M. A C représenté par Me Dubersten, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté, en date du 8 novembre 2024, par lequel le préfet de Saône-et-Loire lui a assigné l'obligation de quitter le territoire français, cela sans délai, a désigné le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office et a prescrit à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

2°) de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire et dûment publiée ;

- une mesure d'assignation ayant été notifiée en même temps que la décision d'éloignement en litige, celle-ci devait viser l'article L. 614-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, non son article L 614-1, de sorte qu'elle est à la fois mal motivée et entachée d'une erreur de droit ;

- le préfet s'est abstenu de vérifier son droit au séjour, comme l'impose l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la mesure d'éloignement contestée a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est entaché d'erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il ne présente aucun risque de fuite au sens de la première de ces dispositions et que son travail constitue une circonstance particulière au sens de la seconde ;

- la décision fixant le pays de renvoi a été prise en violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- l'interdiction de retour méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée au préfet de Saône-et-Loire, qui a produit des pièces sans présenter d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été seulement entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. Zupan, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né en 1998 et de nationalité tunisienne, est entré clandestinement en France en 2018, selon ses déclarations. Il conteste l'arrêté, en date du 8 novembre 2024, par lequel le préfet de Saône-et-Loire lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a désigné le pays à destination duquel il pourra être renvoyé d'office et a prescrit à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Si les conclusions accessoires de la requête relatives aux frais de procès sont présentées pour le compte du conseil de M C, au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus, il n'apparaît pas que le requérant ait déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il ne peut, dans ces conditions, être fait application de l'article 20 de la même loi à l'effet d'admettre provisoirement l'intéressé au bénéfice de cette aide.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté d'éloignement dans son ensemble :

3. L'arrêté en litige a été signé par M. B D, chef de la section " éloignement " du bureau des migrations et de l'intégration de la préfecture de Saône-et-Loire, investi à cet effet d'une délégation en vertu d'un arrêté du préfet de ce département du 5 novembre 2024, régulièrement publié le jour même au recueil des actes administratifs et qui porte, notamment, sur les mesures d'éloignement. Le moyen tiré du vice d'incompétence doit dès lors être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la circonstance que l'arrêté attaqué vise l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors qu'il a été notifié à M. C en même temps qu'une assignation à résidence, de sorte que sa contestation devant le tribunal est régie, non par cette disposition, mais par l'article L. 614-2 du même code, n'est pas constitutive d'un défaut de motivation. Le moyen tiré d'un tel vice de forme doit donc être écarté.

5. En deuxième lieu, l'erreur de droit relevée au point précédent n'affecte pas la détermination des textes qui fondent la décision attaquée, mais seulement l'information relative aux voies de droit ouvertes pour la contester. Elle est donc sans incidence sur la légalité de cette décision.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit ".

7. D'une part, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet de Saône-et-Loire aurait négligé de vérifier le droit au séjour de M. C et, ainsi, aurait entaché sa décision d'une erreur de droit.

8. D'autre part, M. C fait valoir qu'il séjourne en France depuis six ans, qu'il a une formation de boulanger et exerce ce métier sous contrat à durée indéterminée, qu'il est ainsi parfaitement autonome et inséré, que son employeur, auquel il donne toute satisfaction, se trouverait en grande difficulté s'il devait être effectivement éloigné du territoire français, compte tenu des difficultés de recrutement dans cette profession, qu'il a tissé des liens intenses et stables en France, où il a par ailleurs un frère, enfin, que, homosexuel et converti au christianisme, il est rejeté par ses parents et ne peut envisager de retourner vivre en Tunisie. Toutefois, M. C, qui est entré irrégulièrement en France et n'a jamais engagé de démarches visant à régulariser son séjour, n'explique pas les conditions dans lesquelles il a pu se procurer l'emploi dont il se prévaut, nécessairement exercé de façon illégale. L'allégation selon laquelle l'entreprise serait mise en difficulté par son départ est sans portée utile sur le litige. Enfin, M. C n'apporte pas de précisions sur les attaches en France dont il se prévaut et ne justifie pas de l'intensité des liens conservés avec son frère, dont il allègue devant le tribunal après avoir pourtant lui-même déclaré, lors de son audition par les services de la gendarmerie nationale, ne plus entretenir aucune relation avec lui. Il ne justifie pas davantage, inversement, des circonstances qui lui vaudraient d'être rejeté par sa famille demeurée en Tunisie. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que M. C jouirait d'un droit au séjour en France ne saurait être accueilli.

9. En quatrième lieu, selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance " et " il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Pour les mêmes raisons que celles énoncées au point 8, la mesure d'éloignement contestée ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive aux intérêts privés et familiaux de M. C et comme ayant ainsi été prise en violation des stipulations conventionnelles précitées.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Selon l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".

12. Il est constant que M. C est entré irrégulièrement en France et que, durant les six années qui se sont écoulées depuis lors, il n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Quand bien même il s'est soumis à une convocation de la gendarmerie et aux contrôles dont l'entreprise qui l'emploie a fait l'objet, il figure ainsi au nombre des personnes qui, en vertu des dispositions citées ci-dessus, peuvent valablement être regardées comme risquant de se soustraire à la mesure d'éloignement prise à leur encontre. Par ailleurs, le fait qu'il occupe un emploi, cela de façon nécessairement illégale ainsi qu'il a été dit, ne saurait constituer une circonstance particulière, au sens desdites dispositions, pouvant tenir en échec le constat du risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. En vertu du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un étranger " ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

14. En se bornant à faire valoir qu'il est homosexuel et qu'il estime avoir désormais le centre de ses intérêts en France, M. C n'établit pas l'existence de menaces pesant sur lui en cas de retour en Tunisie. Le moyen tiré de la violation des dispositions précitées et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être rejeté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

16. En faisant valoir qu'il séjourne depuis six ans en France, qu'il a noué une relation de confiance avec son employeur, qu'il est devenu indispensable au bon fonctionnement de l'entreprise, que son départ mettrait celle-ci en péril compte tenu des difficultés de recrutement constatées dans le métier de boulanger, M. C ne démontre pas que le préfet de Saône-et-Loire, en ne relevant pas l'existence de circonstances humanitaires faisant obstacle, en son principe, à l'édiction d'une interdiction de retour, ou en fixant à un an la durée de celle-ci, aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de Saône-et-Loire du 8 novembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, soit condamné au versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C n'est pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de Saône-et-Loire.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

Le président-rapporteur,

David Zupan

La greffière

Laurence Lelong

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne, et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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