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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2601157

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2601157

mardi 24 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2601157
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSELARL NEKAA ALLARD

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Dijon, statuant en référé, rejette la demande de suspension de l'arrêté préfectoral ordonnant la fermeture administrative pour trois mois d'un supermarché. Le juge estime que la condition d'urgence n'est pas établie, considérant que la société requérante n'apporte pas la preuve d'un déséquilibre financier grave et immédiat. La décision s'appuie sur les articles L. 521-2 du code de justice administrative et L. 8272-2 du code du travail, le juge ne relevant pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dans la mesure de fermeture prononcée pour travail dissimulé.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 mars 2026, la société SL Hugo Distrib, représentée par Me Allard, demande au juge des référés :

1°) d’ordonner, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l’exécution de l’arrêté du 18 mars 2026, par lequel le préfet de la Côte-d’Or a prononcé la fermeture de son établissement commercial sis 2 rue Michel Servet à Montbard exploité sous l’enseigne « La Coccinelle » pour une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d’urgence est remplie, l’arrêté litigieux mettant en péril la survie même de la société en raison de la privation totale de ressources, du maintien des charges fixes, de la perte immédiate de 61 821 euros la plaçant en déséquilibre financier grave aggravé par la perte irrémédiable du stock périssable ;

- il est porté atteinte à la liberté d’entreprendre et à la liberté du commerce et de l’industrie, dès lors que l’arrêté attaqué compromet sa survie et menace l’emploi de ses salariés ;

- cette atteinte est grave et manifestement illégale, dès lors que la décision en litige :


• est entachée d’erreurs de fait dès lors, d’une part, que Mme C..., déclarée et titulaire d’un contrat à durée déterminée, et M. A..., qui n’a pas travaillé au mois d’août 2025, n’ont jamais été en situation de travail dissimulé et, d’autre part, que la société, inscrite au registre du commerce et des sociétés et dont l’achat du fonds de commerce en litige a été enregistré et publié, n’a jamais eu l’intention de dissimuler l’activité de son établissement ;


• méconnaît la règle de proportionnalité énoncée par l’article L. 8272-2 du code du travail dès lors que la mesure en litige fait peser un risque majeur sur la continuité de l’exploitation et l’emploi des six salariés, que l’infraction, à la supposer même constituée doit être relativisée puisque ne concernant que deux salariés ayant fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche et bénéficiaires de contrat de travail et de fiches de paie et qu’il s’agit de la première infraction relevée à son encontre.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 mars 2026, le préfet de la Côte-d’Or conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les déclarations sociales nominatives des mois de juillet et août 2025 concernant Mme C... n’ont pas été transmises ainsi que le confirme l’URSSAF de sorte que l’infraction de travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié est constituée ;
- M. A... était en immersion au sein de l’entreprise au mois de juillet 2025 et non au mois d’août 2025 ainsi que le confirme France Travail ; Mme C... dans son audition du 27 octobre 2025 et M. B... dans son audition du 10 décembre 2025 mentionnent la présence du salarié dans le magasin au mois d’août 2025 de sorte que l’infraction de travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié est constituée ;
- la déclaration de l’établissement secondaire sis à Montbard aux administrations sociale et fiscale postérieurement à son rachat est constitutive d’une infraction de travail dissimulé par dissimulation d’activité.
- il a été tenu compte de la situation économique de la société et notamment de son chiffre d’affaires évalué à « plus d’un million en moyenne 1,1 million » par son gérant avant de fixer à trois mois la durée de fermeture ;
- la durée de fermeture n’est pas disproportionnée compte tenu du nombre et de la gravité des infractions relevées, la circonstance qu’aucune autre infraction n’ait été relevée antérieurement à l’encontre de la société étant sans incidence sur la légalité de la mesure contestée.

Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique, tenue en présence de Mme Kieffer, greffière d’audience :
- le rapport de M. Rousset, juge des référés ;
- les observations de Me Nekaa, avocat de la société SL Hugo Distrib, et celles de M. B..., son gérant, qui ont repris les faits, moyens et conclusions exposés dans la requête, y ajoutant des précisions sur le mode de fonctionnement de cette société, la déclaration de son activité et les conditions d’emplois de Mme C... et M. A... ;

-les observations de M. D..., représentant le préfet de la Côte-d’Or qui persiste par les mêmes moyens dans ses conclusions tendant au rejet de la requête.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. La société Sl Hugo Distrib exploite à Montbard, sous l’enseigne « La Coccinelle » un commerce de type supermarché. A la suite de deux contrôles de l’inspection du travail à l’issue desquels ont été relevés l’emploi de deux salariés non déclarés auprès de l’URSSAF et l’exercice d’une activité commerciale sans déclaration auprès des administrations sociale et fiscale, le préfet de la Côte-d’Or, retenant la qualification de délit de travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié et par dissimulation d’activité, a prononcé, par arrêté du 18 mars 2026, la fermeture administrative de cet établissement pour une durée de trois mois. La société Sl Hugo Distrib demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, d’ordonner la suspension de l’exécution de cette mesure.

Sur la demande de suspension :

2. Aux termes de l’article L. 521-2 du code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ». Selon l’article L. 522-1 du même code : « Le juge des référés statue au terme d’une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu’il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d’y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l’heure de l’audience publique (...) ». Enfin, le premier alinéa de l’article R. 522-1 de ce code prévoit que « La requête visant au prononcé de mesures d’urgence doit (...) justifier de l’urgence de l’affaire ».

En ce qui concerne l’urgence :

3. Il résulte de l’instruction, et notamment des attestations de l’expert-comptable versées à l’instance, que la société Sl Hugo Distrib, dont le faible niveau de rentabilité ne permet pas la constitution de réserves de trésorerie, ne pourra faire face durablement, en l’absence de chiffre d’affaires, à ses charges fixes, notamment salariales et que la mesure de fermeture en litige menace ainsi la continuité de l’exploitation. Dans ces circonstances, la condition d’urgence, qui n’est pas contestée par l’administration, doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l’atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

4. Si la liberté d’entreprendre, dont la liberté du commerce et de l’industrie est l’une des composantes, est une liberté fondamentale, cette liberté s’entend de celles de jouir de son bien et d’exercer une activité économique dans le respect de la législation et de la réglementation en vigueur. Il appartient au juge des référés, pour apprécier si une atteinte est portée à cette liberté fondamentale, de tenir compte de l’ensemble des prescriptions qui peuvent en encadrer légalement l’exercice.

5. Aux termes de l’article L. 8272-2 du code du travail : « Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une infraction prévue aux 1° à 4° de l'article L. 8211-1 ou d'un rapport établi par l'un des agents de contrôle mentionnés à l'article L. 8271-1-2 constatant un manquement prévu aux mêmes 1° à 4°, elle peut, si la proportion de salariés concernés le justifie, eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés, ordonner par décision motivée la fermeture de l'établissement ayant servi à commettre l'infraction, à titre temporaire et pour une durée ne pouvant excéder trois mois ». Aux termes de l’article L. 8211-1 du code du travail : « Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : 1° Travail dissimulé ; (…). ». Aux termes de l’article L. 8221-3 du même code : « Est réputé travail dissimulé par dissimulation d'activité, l'exercice à but lucratif d'une activité de production, de transformation, de réparation ou de prestation de services ou l'accomplissement d'actes de commerce par toute personne qui, se soustrayant intentionnellement à ses obligations : 1° Soit n'a pas demandé son immatriculation au registre national des entreprises en tant qu'entreprise du secteur des métiers et de l'artisanat ou au registre du commerce et des sociétés, lorsque celle-ci est obligatoire, ou a poursuivi son activité après refus d'immatriculation, ou postérieurement à une radiation ; 2° Soit n'a pas procédé aux déclarations qui doivent être faites aux organismes de protection sociale ou à l'administration fiscale en vertu des dispositions légales en vigueur. Cette situation peut notamment résulter de la non-déclaration d'une partie de son chiffre d'affaires ou de ses revenus ou de la continuation d'activité après avoir été radié par les organismes de protection sociale en application de l'article L. 613-4 du code de la sécurité sociale ; (…) ». Aux termes de l’article L. 8221-5 du même code : « Est réputé travail dissimulé par dissimulation d'emploi salarié le fait pour tout employeur : « 1° Soit de se soustraire intentionnellement à l'accomplissement de la formalité prévue à l'article L. 1221-10, relatif à la déclaration préalable à l'embauche ; 2° Soit de se soustraire intentionnellement à la délivrance d'un bulletin de paie ou d'un document équivalent défini par voie réglementaire, ou de mentionner sur le bulletin de paie ou le document équivalent un nombre d'heures de travail inférieur à celui réellement accompli, si cette mention ne résulte pas d'une convention ou d'un accord collectif d'aménagement du temps de travail conclu en application du titre II du livre Ier de la troisième partie ; 3° Soit de se soustraire intentionnellement aux déclarations relatives aux salaires ou aux cotisations sociales assises sur ceux-ci auprès des organismes de recouvrement des contributions et cotisations sociales ou de l'administration fiscale en vertu des dispositions légales. ».
6. Il résulte de ces dispositions combinées que le travail dissimulé constitue une infraction de nature à justifier le prononcé de la sanction administrative de fermeture provisoire de l’établissement où cette infraction a été relevée et que la durée maximale de fermeture à ce titre est de trois mois. Il résulte également de ces dispositions que la mise en œuvre de la sanction administrative de fermeture d’un établissement qu’elles prévoient est conditionnée par les critères de la répétition des infractions dans le temps ou de la gravité des faits et de la proportion des salariés concernés alors que le préfet doit également prendre en compte la situation économique, sociale et financière de l'entreprise ou de l'établissement concerné.

7. En l’espèce si Mme C... a fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche le 31 mars 2025 et si son contrat de travail a été renouvelé le 1er juillet 2025 pour une durée de six mois, il n’est pas sérieusement contesté qu’aucune déclaration sociale nominative concernant cette salariée n’a été transmise à l’URSSAF par la société Sl Hugo Distrib au titre des mois de juillet et août 2025. Par ailleurs, contrairement à ce que mentionne M. A... dans une attestation établie le 4 février 2026, il ressort du courriel de France Travail daté du 18 décembre 2025 versé à l’instance par le préfet de la Côte-d’Or, que la « période d’immersion » de l’intéressé au sein du supermarché « La Coccinelle » s’est déroulée du 21 au 31 juillet 2025 et non à la fin du mois d’août 2025. En outre, lors de son audition du 10 décembre 2025, le gérant de la société requérante a indiqué que M. A... était « en stage » et « à l’essai » en août 2025, Mme C... mentionnant, pour sa part, lors de son audition du 27 octobre 2025 que « Damien A... avait commencé à travailler début août au magasin ». Ainsi, il n’est pas sérieusement contesté que M. A... a travaillé au mois d’août 2025 au sein du supermarché « La Coccinelle » de Montbard sans avoir fait l’objet d’une déclaration préalable à l’embauche par son employeur. En revanche en se bornant à relever la contradiction entre la date d’ouverture du magasin de Montbard le 4 novembre 2024 et les dates de commencement d’activité différentes mentionnées sur le répertoire SIRENE et le document récapitulant les informations transmises au guichet unique des entreprises de l’INPI, le préfet de la Côte-d’Or ne démontre pas que la société requérante, régulièrement inscrite au registre du commerce et des sociétés avant l’acquisition du fonds de commerce en litige et qui, contrairement à ce qui ressort de l’arrêté contesté, n’exploite aucun autre établissement à Courcouronnes, aurait intentionnellement dissimulé l’exercice lucratif de son activité aux organismes de protection sociale ou à l'administration fiscale. Le délit de travail dissimulé par dissimulation d’activité réprimé par l’article L. 8221-3 du code du travail, disposition au demeurant non visée par la décision en litige, ne peut, dès lors, en l’état de l’instruction, être imputé à la société Sl Hugo Distrib. Dans ces conditions, si le travail dissimulé de Mme C... et de M. A..., que la société requérante ne pouvait ignorer, est de nature à fonder la sanction administrative de fermeture provisoire de l’établissement, ces infractions ne pouvaient, à elles seules, compte tenu du nombre de salariés concernés, de la brièveté de la période au cours de laquelle l’illégalité a perduré et des risques pour l’emploi et la continuité de l’exploitation attestés par un expert-comptable et non sérieusement contestés par le préfet, justifier la fermeture du supermarché pour la durée maximale, et en l’espèce disproportionnée, de trois mois prévu par l’article L. 8272-2 du code du travail. Il s’ensuit que l’existence d’une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’entreprendre doit être retenue et que la société Sl Hugo Distrib est fondée à demander la suspension de l’arrêté du préfet de la Côte-d’Or du 18 mars 2026.

Sur les frais liés au litige :

8. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire droit aux conclusions accessoires de la société Sl Hugo Distrib tendant à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


O R D O N N E :


Article 1er : L’exécution de l’arrêté du préfet de la Côte-d’Or du 18 mars 2026 prononçant la fermeture pour une durée de trois mois du supermarché exploité à Montbard sous l’enseigne « La Coccinelle » par la société Sl Hugo Distrib est suspendue.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Sl Hugo Distrib et au ministre du travail et des solidarités.

Copie en sera adressée au préfet de la Côte-d’Or.


Fait à Dijon, le 24 mars 2026.


Le juge des référés,




O. Rousset



La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition,
La greffière



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