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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-1904376

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-1904376

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-1904376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantPORIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un jugement en date du 16 décembre 2021, le tribunal a, sur requête de M. D A enregistrée sous le n° 1904376 et tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle le président du conseil d'administration du service départemental d'incendie et de secours (SDIS) du Gard a rejeté sa demande de protection fonctionnelle en date du 3 octobre 2019, à ce qu'il soit enjoint au SDIS du Gard de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle et à la mise à la charge du SDIS du Gard la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ordonné avant dire droit un supplément d'instruction en vue de la production, par le SDIS du Gard, de l'intégralité du rapport établi en 2019 dans le cadre de l'enquête administrative concernant M. B et M. A.

Par des mémoires, enregistrés les 5 février et 23 mars 2022, M. D A, représenté par Me Porin, conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- le principe d'impartialité a été méconnu ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation, dès lors qu'il a subi des faits de harcèlement moral de MM. B et C.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mars 2022, le SDIS du Gard, représenté par Me Journault, confirme ses précédentes écritures.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la décision attaquée est une décision confirmative de celle du 13 juillet 2019 devenue définitive ;

- les moyens soulevés par le requérant sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de Mme Chamot, rapporteure publique,

- et les observations de Me Journault, représentant le SDIS du Gard.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a été recruté en 1994 par le SDIS du Gard comme sapeur-pompier professionnel, et a été nommé commandant le 1er octobre 2014. A compter du 5 novembre 2018, il a fait partie du groupement " Risques Analyses et Planification " (GFRAP) du SDIS. Le 7 mai 2019, son conseil a alerté le directeur du SDIS des faits de harcèlement moral qu'il estimait subir de la part de M. B, chef du groupement " Secrétariat général " du SDIS, et de M. C, directeur adjoint du SDIS, et a demandé, à ce titre, le bénéfice de la protection fonctionnelle. Aucune réponse n'a été apportée à cette demande. Par un courrier reçu le 3 octobre 2019, il a présenté une nouvelle demande d'octroi de la protection fonctionnelle à laquelle le SDIS du Gard n'a pas davantage répondu. M. A demande au tribunal d'annuler la décision implicite, née le 3 décembre 2019, par laquelle le président du conseil d'administration du SDIS du Gard a rejeté sa demande de protection fonctionnelle. Par un jugement avant dire droit du 16 décembre 2021, le tribunal administratif de Nîmes a, après avoir écarté la fin de non-recevoir opposée par le SDIS du Gard, ordonné un supplément d'instruction.

Sur le cadre juridique du litige :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, en vigueur à la date de la décision attaquée : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ".

3. Aux termes de l'article 11 de la loi précitée : " I. A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. / () / IV. La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ".

4. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

Sur les faits de harcèlement moral allégués :

5. Pour faire présumer l'existence des faits de harcèlement moral dont il soutient avoir été victime de la part de ses supérieurs hiérarchiques, MM. B et C, et au titre duquel il a vainement sollicité la protection fonctionnelle, M. A invoque en particulier les mesures de rétorsion suite à la dénonciation par sa compagne de faits de harcèlement sexuel de la part de M. B, le contrôle excessif de l'usage de son véhicule de fonction et de son emploi du temps, en l'absence de toute justification liée au service, sa mise à l'écart de fonctions et de formations en lien avec son grade et ses compétences, le refus de nomination au poste d'adjoint au chef du GFRAP, le contrôle intrusif de ses activités accessoires en qualité de formateur auprès du CNFPT et une éviction de la programmation des astreintes au cours de l'été 2019.

6. Il ressort des pièces du dossier qu'à compter de septembre 2018, puis notamment suite à une altercation avec M. B le 2 janvier 2019, l'exercice de ses fonctions par M. A a fait l'objet d'un contrôle ciblé de sa hiérarchie, impliquant le contrôle de l'utilisation de son véhicule personnel, la justification de son emploi du temps professionnel et personnel remontant jusqu'à l'année 2015, ainsi que la vérification des déclarations des repos de sécurité et congés de récupération à la suite de garde au cours de l'année 2018, et de recherches par sa hiérarchie des difficultés relationnelles qu'il aurait pu avoir au cours de sa carrière au SDIS du Gard. Par ailleurs, au cours de l'année 2019 et jusqu'à la mise en disponibilité, sur sa demande, de l'intéressé, puis sa mutation au SDIS de Guadeloupe, son activité accessoire de formateur auprès du CNFPT a fait l'objet d'une remise en cause systématique par sa hiérarchie, alors même que la directrice de ce centre avait alerté sur le caractère intrusif et non justifié de ce contrôle, puis il a fait l'objet d'une révocation de son autorisation de cumul d'activités le 1er juillet 2019. Enfin, alors qu'il avait été affecté au soutien du chef du GFRAP en novembre 2018, la nomination sur le poste d'adjoint qu'il occupait effectivement lui a été refusée en dépit du soutien de son supérieur hiérarchique direct. Alors que l'ensemble de ces faits, relatés de manière détaillée et assortis de nombreux justificatifs, suffisent par eux-mêmes à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral subi par l'intéressé, le SDIS du Gard, qui n'a pas satisfait pleinement à l'injonction du tribunal de produire l'enquête interne diligentée au printemps 2019 sur les faits de dénonciation calomnieuse de sa concubine, et au cours de laquelle il a été auditionné, n'apporte pas d'éléments de nature à justifier, par l'intérêt du service ou la manière de servir de l'agent, la succession de mesures restrictives prises à l'encontre de celui-ci, s'agissant particulièrement des mesures de contrôles dont l'agent a fait l'objet qui, si cette administration tente de les justifier au regard des nécessités de rationalisation de ses services, n'apparaissent pas avoir été diligentées à l'égard d'autres agents. De plus, si le requérant ne disposait pas de droit au bénéfice d'une promotion sur le poste d'adjoint au chef du GFRAP, les motifs invoqués par son employeur pour nommer un autre agent ne sont pas en adéquation avec la réalité de l'exercice de ces fonctions depuis novembre 2018, et les recommandations et preuves de satisfaction attestées par son supérieur direct. Il en va de même s'agissant de son éviction de formations ou d'astreintes opérationnelles, pourtant en corrélation avec son grade et ses fonctions. Enfin, il n'est pas établi que M. A se serait rendu coupable de faits de chantage, intimidations, menaces ou pressions, de nature à l'exclure de son droit à protection, alors que l'intéressé a déposé une plainte pénale le 15 juillet 2019 pour les faits de harcèlement qu'il estimait subir, laquelle était jointe à la demande de protection fonctionnelle présentée le 23 août 2019. Dans ces conditions, alors que les agissements mentionnés précédemment ont eu pour effet d'altérer la santé du requérant, atteint depuis juillet 2019 d'un syndrome anxio-dépressif réactionnel, celui-ci est fondé à soutenir qu'il a subi des faits de harcèlement moral au sens de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 et que la décision contestée est, par suite, entachée d'une erreur d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision contestée par M. A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à ce qui a été dit aux points 6 et 7, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que la protection fonctionnelle soit accordée à M. A au titre du harcèlement moral dont il a été victime. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au président du conseil d'administration du SDIS du Gard de lui accorder cette protection, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de M. A, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du SDIS du Gard la somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du président du conseil d'administration du SDIS du Gard née le 3 octobre 2019 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au président du conseil d'administration du SDIS du Gard d'accorder la protection fonctionnelle à M. A au titre des faits de harcèlement moral dont il a été victime, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le SDIS du Gard versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions présentées par le SDIS du Gard au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au service départemental d'incendie et de secours du Gard.

Délibéré après l'audience du 2 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Galtier, première conseillère,

M. Chevillard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022.

La rapporteure,

F. E

Le président,

C. CANTIÉ

La greffière,

F. GARNIER

La République mande et ordonne à la préfète du Gard en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 1903476

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