Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Sous le n° 2101141, par une requête et des mémoires, enregistrés les 6 avril 2021, 11 février 2022, 30 mars 2022 et 9 mai 2022, M. B... C..., représenté par Me Mattler, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 12 février 2021 par laquelle le ministre des armées a rejeté sa demande d’allocation au titre de l’article L. 4123-2-1 du code de la défense ;
2°) d’enjoindre au ministre des armées de faire droit à sa demande d’allocation et de procéder aux régularisations financières y afférentes ;
3°) à défaut, d’ordonner avant dire droit une expertise médicale ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat les dépens et une somme de 2 100 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure dès lors que le médecin conseil de la caisse nationale militaire de sécurité sociale (CNMSS) ne l’a pas informé directement de l’avis défavorable et a adressé son dossier au centre de paiement de Nancy ;
- depuis le 16 mars 2017, il est en arrêt maladie et les médecins qui assurent sa prise en charge reconnaissent l’existence d’une rechute ;
- la fin de non-recevoir opposée en défense est infondée ;
- dès lors que le ministère des armées reconnaît avoir adressé la décision en litige par courrier simple, les dispositions de l’article D. 4123-37-4 du code de la défense ont été méconnues ;
- à la suite d’une rechute intervenue en 2015 au titre de laquelle il a obtenu une révision de sa pension militaire d’invalidité, il a subi en 2017 une seconde rechute pour laquelle il est fondé à bénéficier de l’allocation prévue par l’article L. 4123-2-1 du code de la défense ; si cette seconde rechute a été constatée judiciairement et médicalement, c’est à tort qu’elle n’a pas été prise en compte par le médecin conseil de la CNMSS de Toulon.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 janvier 2022, 18 février 2022 et 12 avril 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la requête est irrecevable dès lors que le requérant n’a pas formulé de moyen et précisé le fondement juridique de sa demande et a ainsi méconnu les dispositions de l’article R. 411-1 du code de justice administrative ;
- les conclusions à fin d’injonction sont irrecevables dès lors qu’elles n’entrent pas dans le champ d’application de l’article L. 911-1 du code de justice administrative ;
- les moyens soulevés par le requérant sont infondés.
II. Sous le n° 2102304, par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 juillet 2021, 1er avril 2022 et 22 avril 2022, M. B... C..., représenté par Me Mattler, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 29 avril 2021 par lequel la ministre des armées l’a placé en congé de longue maladie du 15 décembre 2017 au 12 décembre 2018 inclus à plein traitement et du 15 décembre 2018 au 14 décembre 2020 à demi-traitement, ainsi que l’arrêté du même jour par lequel la ministre des armées l’a maintenu à demi-traitement à compter du 15 décembre 2020 dans l’attente de son départ en retraite pour invalidité ;
2°) d’enjoindre au ministre des armées de lui accorder un plein traitement du 15 décembre 2017 à son placement en retraite pour invalidité et de procéder aux régularisations financières y afférentes ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 800 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les arrêtés attaqués méconnaissent les dispositions de l’article L. 212-1 du code des relations entre le public et l’administration ;
- les arrêtés attaqués sont signés par des autorités qui ne sont pas habilitées ;
- les arrêtés attaqués sont entachés d’un défaut de motivation ;
- les arrêtés attaqués sont entachés d’erreur de droit et d’erreur d’appréciation, dès lors que ces arrêtés méconnaissent l’article 34 de la loi du 11 janvier 1984 et l’article 5.2.1 de la circulaire du 30 janvier 1989.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 9 mars 2022, 12 avril 2022 et 3 mai 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant sont infondés.
III. Sous le n° 2102371, par une requête et des mémoires enregistrés les 23 juillet 2021, 14 octobre 2022 et 1er mars 2023, M. B... C..., représenté par Me Mattler, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision implicite par laquelle le ministre des armées a rejeté le recours administratif formé le 8 février 2021 à l’encontre de la décision du 8 décembre 2020 portant refus de modification de la proposition d’indemnisation complémentaire établie le 22 octobre 2020, ainsi que la décision du 9 juillet 2021 par laquelle le ministre des armées a expressément rejeté ce recours administratif formé le 8 février 2021 ;
2°) à titre principal, d’ordonner une expertise médicale afin de chiffrer avec précision les séquelles qu’il a subies à la suite de l’accident de service du 23 octobre 1983 et, à titre subsidiaire, de condamner le ministre des armées à lui verser les sommes de 7 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, de 7 500 euros au titre du préjudice esthétique permanent, de 13 500 euros au titre des souffrances endurées, de 45 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 16 000 euros au titre du préjudice sexuel, de 8 000 euros au titre du préjudice d’agrément et de 10 000 euros au titre du préjudice moral, assorties des intérêts capitalisés à compter du 26 septembre 2019.
Il soutient que :
- les décisions attaquées sont signées par des autorités qui ne sont pas habilitées ;
- l’expertise du Dr D... a été effectuée en méconnaissance des dispositions des articles R. 151-9 et R. 151-10 du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre ; le déroulement de cette expertise est entaché d’irrégularités et le contenu de cette expertise a été dénaturé par le ministère des armées ;
- au titre de l’accident de service qu’il a subi le 23 octobre 1983, il est fondé à réclamer les sommes de 7 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, de 7 500 euros au titre du préjudice esthétique permanent, de 13 500 euros au titre des souffrances endurées, de 45 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 16 000 euros au titre du préjudice sexuel, de 8 000 euros au titre du préjudice d’agrément et de 10 000 euros au titre du préjudice moral.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er septembre 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
les conclusions dirigées contre la décision du 8 décembre 2020 sont irrecevables, dès lors que la décision du 9 juillet 2021, prise après l’avis de la commission des recours des militaires, s’est entièrement substituée à cette décision du 8 décembre 2020 ;
les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de la défense ;
- le code des pensions civiles et militaires de retraite ;
- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
-
le rapport de M. Aymard,
-
les conclusions de Mme Bala, rapporteure publique,
-
et les observations de Me Mattler, représentant M. C....
Considérant ce qui suit :
Sur les faits et la procédure :
Les requêtes visées ci-dessus n° 2101141, n° 2102304 et n° 2102371 sont présentées pour le même requérant et ont fait l’objet d’une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Alors qu’il était sous statut militaire, M. C... a été grièvement blessé lors de l’attentat de l’immeuble « le Drakkar » à Beyrouth le 23 octobre 1983. Il a conservé de ses blessures de nombreuses séquelles, qui ont conduit à l’attribution d’une pension militaire d’invalidité, fixée en dernier lieu à 95 % par une décision du 14 juin 2018. M. C..., retraité de l’armée depuis 2004, a été recruté en 2008 par le ministère de la défense en qualité d’adjoint administratif principal de 2ème classe, affecté depuis le 1er juillet 2008 au 4ème régiment du matériel de Nîmes.
Le 15 décembre 2017, l’intéressé a sollicité son placement en congé de longue maladie. Alors que la ministre des armées avait rejeté sa demande par un arrêté du 22 mai 2018 puis l’avait placé en congé de maladie ordinaire du 19 décembre 2017 au 22 mai 2018 et pris à l’encontre de l’intéressé trois arrêtés en date des 28 mai 2018, 4 décembre 2018 et 15 avril 2019 plaçant et maintenant l’intéressé à congé de maladie ordinaire, ces quatre arrêtés ont été annulés par le tribunal administratif de Nîmes par un jugement du 13 avril 2021, devenu définitif. A la suite de ce jugement, la ministre des armées a, par un arrêté du 29 avril 2021, placé M. C... en congé de longue maladie du 15 décembre 2017 au 12 décembre 2018 inclus à plein traitement et du 15 décembre 2018 au 14 décembre 2020 à demi-traitement et, par un arrêté du même jour, a maintenu l’intéressé à demi-traitement à compter du 15 décembre 2020 dans l’attente de son départ en retraite pour invalidité. Par la requête n° 2102304, M. C... demande au tribunal d’annuler ces deux arrêtés du 29 avril 2021.
Le 5 septembre 2019, M. C... a présenté une demande d’indemnisation complémentaire au titre de l’accident de service subi le 23 octobre 1983. A la suite de l’expertise effectuée le 12 octobre 2020 par le Dr D..., le ministère des armées lui a proposé, par un courrier du 22 octobre 2020, un protocole transactionnel prévoyant une indemnisation complémentaire de 4 400 euros. Par un courrier du 7 novembre 2002, l’intéressé a contesté l’expertise du Dr D..., ainsi que cette proposition d’indemnisation, et a sollicité une nouvelle expertise. Le ministère des armées ayant, par un courrier du 8 décembre 2020, maintenu son offre du 22 octobre 2020, M. C... a présenté le 8 février 2021 à l’encontre de cette décision de rejet un recours administratif préalable obligatoire auprès de la commission des recours des militaires. Si le silence gardé par la ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet, la ministre a expressément rejeté le recours de M. C... par une décision du 9 juillet 2021. Par la requête n° 2102371, M. C... demande au tribunal d’annuler les décisions implicite et expresse portant rejet de son recours administratif et de condamner l’Etat à lui verser la somme totale de 100 000 euros au titre des préjudices qu’il estime avoir subis.
Le 25 septembre 2020, M. C... a sollicité le bénéfice de l’allocation prévue par l’article L. 4123-2-1 du code de la défense, l’intéressé se prévalant d’une rechute. Par une décision du 12 février 2021, le ministre des armées a rejeté cette demande au motif de l’absence d’aggravation et de nouvelle lésion. Par la requête n° 2101141, M. C... demande au tribunal d’annuler cette décision du 12 février 2021 et d’enjoindre au ministre des armées de faire droit à sa demande d’allocation.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
En premier lieu, aux termes de l’article R. 411-1 du code de justice administrative : « La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours. ».
Le ministre des armées soutient que la requête n° 2101141 présentée par M. C... est irrecevable au regard des exigences prévues par les dispositions précitées de l’article R. 411-1 du code de justice administrative, dès lors que le requérant n’a pas formulé de moyen et précisé le fondement juridique de sa demande. Toutefois, il ressort des termes mêmes de la requête que celle-ci comporte, outre l’objet de sa contestation, deux moyens, l’un tiré de l’erreur d’appréciation de son état de santé et l’autre relatif à un vice de procédure imputé au médecin conseil de la CNMSS. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense au titre de la requête n° 2101141 doit être rejetée.
En second lieu, le ministre des armées fait valoir, s’agissant de la requête n° 2102371, que les conclusions à fin d’annulation de la décision du 8 décembre 2020 sont irrecevables, dès lors que la décision du 9 juillet 2021, prise après l’avis de la commission des recours des militaires, s’est entièrement substituée à cette décision du 8 décembre 2020. Dès lors que le litige en cause est d’ordre indemnitaire et relève d’un recours de plein contentieux, les conclusions de la requête doivent être regardées comme tendant uniquement à la condamnation du ministère des armées à lui verser les sommes demandées au titre des préjudices qu’il estime avoir subis. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense au titre de la requête n° 2101141 doit être rejetée.
Sur le bien-fondé des demandes présentées par M. C... :
Le respect du caractère contradictoire de la procédure d’expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l’expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu’une expertise est entachée d’une méconnaissance de ce principe ou lorsqu’elle a été ordonnée dans le cadre d’un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s’ils sont soumis au débat contradictoire en cours d’instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu’ils ont le caractère d’éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d’éléments d’information dès lors qu’ils sont corroborés par d’autres éléments du dossier.
De première part, au titre de l’indemnisation que M. C... sollicite sur le fondement de la décision n° 337851 du 7 octobre 2013 du Conseil d’Etat, et eu égard aux éléments médicaux dont se prévaut le requérant pour contester l’analyse médicale effectuée le 12 octobre 2020 par le Dr D..., il y a lieu, avant de statuer sur la requête n° 2102371, d’ordonner une expertise, dans les conditions définies dans le dispositif du présent jugement.
De deuxième part, au titre de la demande de M. C... tendant au bénéfice de l’allocation prévue par l’article L. 4123-2-1 du code de la défense, et eu égard aux éléments médicaux dont se prévaut le requérant pour contester l’analyse médicale effectuée le 24 novembre 2021 par le Dr A..., il y a lieu, avant de statuer sur la requête n° 2101141, d’ordonner une expertise, dans les conditions définies dans le dispositif du présent jugement.
De troisième part, en ce qui concerne la requête n° 2102304, il ressort des pièces du dossier que, par la demande de congé maladie qu’il a présentée le 15 décembre 2017, M. C... doit être regardé comme ayant sollicité la reconnaissance de l’imputabilité au service de sa pathologie, l’intéressé ayant mentionné dans le formulaire « pathologie liée à mes blessures suite à l’attentat de l’immeuble Drakkar à Beyrouth (Liban) le 23 octobre 1983 ». Dans ces conditions, il y a également lieu, avant de statuer sur cette requête, d’ordonner une expertise sur ce point, dans les conditions définies dans le dispositif du présent jugement.
D E C I D E :
Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les requêtes n° 2101141, n° 2102304 et n° 2102371 de M. C..., procédé à une expertise confiée à un collège de trois médecins spécialisés en matière de psychiatrie, de neurologie et d’oto-rhino-laryngologie.
Article 2 : Le collège de ces experts sera désigné par le président du tribunal avec pour mission :
1°) d’entendre contradictoirement les parties et de se faire communiquer l’entier dossier médical de M. C... (en ce compris les rapports établis par les Drs Nassif, Aime, D..., A...), ainsi tous documents et pièces qu’il estimera utiles à l’accomplissement de sa mission ;
2°) de procéder à l’examen sur pièces du dossier médical de M. C... et à son examen clinique, de décrire et de nommer le cas échéant les pathologies dont il a été atteint au titre de l’accident subi le 23 octobre 1983, en précisant, le cas échéant :
- les périodes d’évolution de ces pathologies et, pour chacune d’elles, la description des pathologies, les soins reçus ainsi que la date de consolidation ;
- pour chacune de ces périodes, si M. C... a subi des souffrances physiques avant la date de consolidation, des souffrances morales avant cette même date, un préjudice esthétique, un préjudice sexuel, un préjudice d’agrément lié à l’impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique, sportive ou de loisirs, et un préjudice d’établissement lié à l’impossibilité de fonder une famille ;
- l’estimation, pour chaque période, de chacun des chefs de préjudice retenus ;
- si les arrêts maladie à compter du 15 décembre 2017 sont imputables aux séquelles de l’accident subi le 23 octobre 1983 ;
- si les arrêts maladie à compter du 15 décembre 2017, y compris ceux à compter du 20 novembre 2020, découlent d’une modification de l’état de santé de M. C... postérieurement à la date de consolidation constatée avant la radiation des cadres des armées ;
3°) de fournir, de manière générale, tous éléments de nature à permettre au tribunal de se prononcer en toute connaissance de cause.
Article 3 : Les opérations d’expertise auront lieu contradictoirement entre M. C... et le ministère des armées. Le collège des experts accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l’autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n’est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu’en fin d’instance.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C... et au ministre des armées.
Délibéré après l'audience du 19 septembre 2023, à laquelle siégeaient :
Mme Chamot, présidente,
Mme Achour, première conseillère,
M. Aymard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 octobre 2023.
Le rapporteur,
F. AYMARD
La présidente,
C. CHAMOT
La greffière,
L. GALAUP
La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.