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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2103924

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2103924

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2103924
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCOHEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 18 novembre 2021, 10 février 2022, 27 octobre 2022 et 14 juin 2023, M. F E, représenté par Me Paolantonacci, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 octobre 2021 par laquelle la commission de recours de l'invalidité a admis un taux d'invalidité de 15% pour l'infirmité du genou droit et rejeté le surplus du recours dirigé contre la décision de la ministre des armées du 8 juin 2021 rejetant sa demande de pension d'invalidité ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de lui accorder le bénéfice d'une pension militaire d'invalidité au taux de 20% pour l'infirmité du genou droit et 20% + 5% pour l'infirmité du genou gauche à compter du 29 janvier 2021, date de sa demande de pension, ou à titre subsidiaire au taux de 15% pour l'infirmité du genou droit et 10% pour l'infirmité du genou gauche à compter de cette même date ;

3°) à titre très subsidiaire, d'ordonner avant-dire-droit une expertise ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la commission de recours a excédé sa compétence en ne prenant pas en considération l'accord des parties sur le taux de 10% retenu pour l'infirmité du genou gauche et en retenant une part non imputable de 5% ;

- l'aggravation de l'état antérieur doit être également prise en compte pour la deuxième infirmité ;

- un taux de 20% doit être retenu pour chacune des deux infirmités eu égard à leur nature et par application du guide barème ; le barème de 1915, plus favorable, doit être appliqué en application de l'article L. 125-6 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 20 octobre 2022, 9 juin 2023 et 28 juin 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- s'agissant du taux de l'infirmité 1, la commission de recours de l'invalidité a pris en considération l'avis médical du Dr D du 24 août 2021, produit par le service des pensions et des risques professionnels pour l'instruction du recours préalable obligatoire, et au terme duquel ce médecin constate l'atteinte du ligament croisé droit et rappelle que la part du taux d'invalidité liée à cet état antérieur doit, en application du principe dit " de bienveillance ", être incluse en totalité dans la part imputable au service ; il a ainsi estimé que le taux d'invalidité de l'infirmité en cause de M. E devait être évalué au taux global de 15%,dont 5% au titre de l'état antérieur connu de l'administration ; le moyen tiré de ce que cette évaluation ne serait pas conforme au barème n'est pas assorti de précisions suffisantes et devra être écarté ;

- s'agissant du taux d'infirmité 2, si, dans son avis du 24 août 2021, le médecin conseil expert a considéré que le taux global d'invalidité de cette infirmité devrait être évalué au taux de 10% entièrement imputable au service en y intégrant, en application du principe dit " de bienveillance ", un taux de 5% non imputable lié au genu varum constitutionnel préexistant dont souffre le requérant, la commission, qui n'est pas liée par cet avis, n'a pas retenu cette proposition dès lors que le taux d'invalidité de l'infirmité n° 2 de M. E imputable à son accident de service du 5 juin 2018, évalué à 5%, n'atteignait pas le taux minimum d'invalidité indemnisable fixé, pour une blessure, à 10% par l'article L 121-5 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

-le rapport du docteur C B en date du 13 décembre 2021, basé sur un examen clinique postérieur à la date de la demande de pension du 29 janvier 2021, ne peut être pris en considération ; en outre, elle a été diligentée du seul fait du requérant.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique le rapport de Mme Boyer et les conclusions de Mme Bourjade, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E est caporal au 2ème régiment étranger d'infanterie depuis le 6 mai 2015. Le 5 juin 2018, il a été victime en service d'une entorse du genou gauche puis le 31 août 2018, dans les mêmes circonstances, d'une entorse du genou droit. Le 29 janvier 2021, il a présenté au service des pensions du ministère des armées une demande tendant au bénéfice d'une pension militaire d'invalidité pour les infirmités consécutives à ces accidents de service. Par une décision du 8 juin 2021, la ministre des armées a rejeté sa demande. Par un recours préalable obligatoire enregistré le 6 juillet 2021, M. E a contesté cette décision devant la commission de recours de l'invalidité. Par une décision du 20 octobre 2021, cette instance a partiellement fait droit à sa demande en retenant pour l'infirmité du genou droit un taux de 15% ouvrant droit à pension et a rejeté le surplus de la demande. M. E conteste cette dernière décision en tant qu'elle lui refuse le bénéfice d'une pension militaire d'invalidité pour l'infirmité du genou gauche et en tant qu'elle retient pour chacune des infirmités un taux inférieur à 20%.

Sur les droits à pension militaire d'invalidité :

2. Lorsqu'il est saisi d'un litige en matière de pensions militaires d'invalidité, il appartient au juge administratif, en sa qualité de juge de plein contentieux, de se prononcer sur les droits de l'intéressé en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, et aussi, le cas échéant, d'apprécier, s'il est saisi de moyens en ce sens ou au vu de moyens d'ordre public, la régularité de la décision en litige.

3. En premier lieu, la décision de la commission des recours est prise à l'issue d'une instruction au cours de laquelle, comme tel a été le cas en l'espèce, un nouvel avis médical peut être demandé et les observations des parties sont entendues. La circonstance que la commission n'a pas fait droit à l'ensemble des demandes du requérants, quand bien même le ministre des armées y aurait souscrit dans ses écritures, est sans incidence sur la régularité de la décision ainsi prise, qui se substitue à la décision du 8 juin 2021 et peut être contestée devant le juge de plein contentieux.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre : " Ouvrent droit à pension : / 1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'événements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service ; / () 3° L'aggravation par le fait ou à l'occasion du service d'infirmités étrangères au service ; () ". Aux termes de l'article L.121-2-3 du même code : " La recherche d'imputabilité est effectuée au vu du dossier médical constitué pour chaque militaire lors de son examen de sélection et d'incorporation. / Dans tous les cas, la filiation médicale doit être établie entre la blessure ou la maladie ayant fait l'objet de la constatation et l'infirmité invoquée ".

5. En l'espèce, d'une part, il résulte de l'instruction que lors de son incorporation en 2015, M. E a été diagnostiqué comme étant atteint d'un genu varum des deux genoux. La consultation sollicitée par son chef de section pour " marche anormale " en septembre 2017 n'a rien révélé de plus que le genu varum asymptomatique déjà connu, de même que la visite médicale périodique d'octobre 2017 qui n'a mis en évidence aucune autre anomalie. En outre, si le Dr A, dans son rapport du 21 avril 2021, et le Dr D, dans son avis du 24 août 2024, retiennent un taux de 5% en lien avec cette pathologie comme n'étant pas imputable au service, il ressort des termes de l'avis du 24 août 2021 que l'état antérieur de genu varum a été aggravé par la blessure dont a été victime M. E en service. Ainsi, une telle aggravation devait être prise en compte dans le taux global retenu, en application des dispositions précitées du 3° de l'article L. 121-1 précité du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre. D'autre part, et ainsi que cela vient d'être dit, l'état de M. E était asymptomatique lors son incorporation et jusqu'à son accident, de sorte que l'aggravation de son état antérieur doit être regardée comme étant en lien avec l'accident de service dans sa totalité. Il en résulte que M. E est fondé à soutenir que le taux global de 10% devait être retenu pour son invalidité du genou gauche.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 121-4 du code des pensions militaires d'invalidité et des blessures de guerre : " Les pensions sont établies d'après le taux d'invalidité résultant de l'application des guides barèmes mentionnés à l'article L. 125-3. / Aucune pension n'est concédée en deçà d'un taux d'invalidité de 10 %. ". Aux termes de l'article L. 125-3 du même code : " () Des guides-barèmes spécifiques sont relatifs à la classification et à l'évaluation des invalidités résultant des infirmités et maladies contractées soit pendant l'internement ou la déportation, soit par des militaires ou assimilés au cours de la captivité subie dans certains camps ou lieux de détention. ". Aux termes de l'article L. 125-5 du même code : " Lorsqu'il s'agit d'amputations ou d'exérèses d'organe, les pourcentages d'invalidité figurant aux barèmes mentionnés à l'article L. 125-3 sont impératifs./ Dans les autres cas, ils ne sont qu'indicatifs. ". Aux termes de l'article L. 123-6 du même code : " Lorsque l'évaluation donnée pour une infirmité par l'un des barèmes mentionnés à l'article L. 125-3 est inférieure à celle dont bénéficiait cette même infirmité d'après les lois et règlements antérieurs, l'estimation résultant de ces lois et règlements est appliquée et sert de base à la fixation de la pension. ".

7. Si M. E soutient qu'il doit bénéficier du barème 1915 plus avantageux pour ses affections, lequel imposerait que soit retenu un taux de 20% pour chaque infirmité, il ne résulte pas de la comparaison des différents barèmes consultables en annexe 2 au code des pensions militaires d'invalidité et des blessures de guerre, que les affections dont souffre le requérant, qui se rattachent à la catégorie " raideurs articulaires " ne figurant au demeurant que dans la nomenclature du barème 1919 qui lui a été appliqué, pourraient au titre du barème de 1915 suivre un régime plus favorable. En outre le taux de 15% retenu pour l'infirmité du genou droit et le taux de 10% qu'il est proposé de retenir pour le genou gauche n'apparaissent pas comme étant manifestement erronés au regard du barème 1919, qui ne présente au demeurant qu'un caractère indicatif. Par suite, ce moyen doit être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner d'expertise avant dire-droit, que M. E est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 28 octobre 2021 de la commission de recours en tant qu'elle a rejeté sa demande de pension d'invalidité pour son affection du genou gauche.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Il est enjoint au ministre des armées et des anciens combattants d'accorder à M. E le bénéfice d'une pension militaire d'invalidité pour l'infirmité du genou gauche au taux de 10% fixé pour la période du 29 janvier 2021 au 28 janvier 2024.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à M. E au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 28 octobre 2021 de la commission de recours est annulée en tant qu'elle a rejeté la demande de pension d'invalidité de M. E pour son affection du genou gauche.

Article 2 : Il est enjoint au ministre des armées et des anciens combattants d'accorder à M. E le bénéfice d'une pension militaire d'invalidité pour l'infirmité du genou gauche au taux de 10% fixé pour la période du 29 janvier 2021 au 28 janvier 2024.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à M. E au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F E et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Boyer, présidente,

Mme Lahmar, conseillère,

Mme Hoenen, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

La présidente-rapporteure,

C. BOYER

L'assesseure la plus ancienne,

L. LAHMAR

La greffière,

N. LASNIER

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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