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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2202178

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2202178

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2202178
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBRUYERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2022, M. A se disant Ayoub El Bouki, représenté par Me Bruyère, demande au tribunal :

1°) d'ordonner la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles le préfet s'est fondé pour prendre les décisions attaquées ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et prononcé une interdiction de retour d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie d'exception ;

- l'interdiction de retour est insuffisamment motivée en ce que le préfet n'a pas motivé son choix de ne pas retenir l'existence de circonstances humanitaires ;

- elle est illégale par voie d'exception.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2022, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bertrand, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juillet 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Bruyère, représentant M. A se disant El Bouki, qui abandonne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué compte tenu de la délégation de signature produite en défense, elle soulève en revanche un nouveau moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'obligation de quitter le territoire français et souligne que cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que son client est venu en France pour échapper à la crise économique dans son pays ;

- celles de M. A se disant El Bouki, assisté de M. B, interprète en langue arabe, qui indique ne rien avoir à ajouter à ce qui a été exposé par son avocate.

- le préfet de l'Hérault n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant El Bouki, ressortissant marocain né le 14 novembre 1999 à Rabat (Maroc), déclare être entré en France fin décembre 2021. Par un arrêté du 17 juillet 2022, le préfet de l'Hérault lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a prononcé une interdiction de retour d'un an. M. A se disant El Bouki, placé au centre de rétention administrative de Nîmes, demande l'annulation de ces décisions.

Sur la demande tendant à la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles s'est fondé le préfet pour prendre l'arrêté contesté :

2. L'affaire est en état d'être jugée, que le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. La décision attaquée mentionne de façon suffisamment précise et non stéréotypée les motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle vise l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne notamment que l'intéressé, qui ne justifie pas d'une entrée régulière sur le territoire français, se maintient de manière irrégulière en France depuis décembre 2021 sans avoir demandé de titre de séjour. Elle ajoute qu'il est célibataire et sans enfant et ne justifie pas être isolé au Maroc où il a vécu jusqu'à l'âge de 22 ans et où réside toute sa famille. L'obligation de motivation n'impose par ailleurs pas à l'autorité préfectorale de mentionner l'ensemble des éléments qu'elle a pris en compte mais seulement ceux sur lesquels il fonde sa décision. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. Célibataire et sans enfant, le requérant, qui a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 22 ans au moins, ne justifie ni même n'y être isolé et où réside l'ensemble de sa famille. Il ne se prévaut qu'aucun lien personnel ou familial en France, où il indique ne pas avoir de domicile à son nom, mais résider à Lyon chez un individu originaire du même village marocain et à Lunel chez une connaissance, et il ne fait preuve d'aucune intégration particulière. Au contraire, il a été interpellé et placé en garde à vue le 17 juillet 2022 à une terrasse de café pour agression sexuelle en état d'ivresse manifeste. Si l'intéressé se prévaut de problèmes neurologiques, il n'apporte aucun élément au soutien de ces affirmations. Ainsi, l'arrêté par lequel le préfet a obligé M. A se disant El Bouki à quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas davantage commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation de l'intéressé.

En ce qui concerne la fixation du pays de destination :

7. M. A se disant El Bouki n'établit pas l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Ainsi, il n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'encontre de celle fixant le pays de destination.

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office ". Selon l'article L.721-3 de ce code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français ". en application de l'article L.721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. () ".

9. L'arrêté attaqué vise les articles L. 612-2 et L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, indique que M. A se disant El Bouki est de nationalité marocaine, titulaire d'un passeport marocain qu'il soutient avoir confié à un ami résidant à Lyon, qu'il ne veut pas retourner au Maroc, est célibataire, sans enfant et qu'il ne justifie pas être isolé ou démuni d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents et toute sa famille. Il énonce ainsi, avec une précision suffisante et de façon non stéréotypée, les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision fixant le pays de renvoi.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. M. A se disant El Bouki, qui n'établit pas l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'encontre de l'interdiction de retour.

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ". Enfin, aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

12. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

13. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. La décision portant interdiction de retour sur le territoire est motivée en fait et en droit. Elle mentionne que l'examen de la situation de M. A se disant El Bouki relatif au prononcé de l'interdiction de retour et de sa durée a été effectué au regard de l'article L. 612-6, qu'il déclare être arrivé en France pour la première fois fin décembre 2021 et ne plus être reparti, que célibataire et sans enfant, ne justifie pas avoir établi le centre de ses intérêts privés et familiaux, qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement mais que son comportement représente une menace à l'ordre public celui-ci ayant été placé en garde à vue pour agression sexuelle. Le préfet n'est pas tenu de motiver particulièrement sa décision au regard de l'absence de circonstances humanitaires qui seraient de nature à faire obstacle au prononcé d'une interdiction de retour. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction doivent donc être rejetées.

Sur les frais d'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme que M. A se disant El Bouki demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E

Article 1 er : La requête de M. A se disant El Bouki est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant Ayoub El Bouki, au préfet de l'Hérault et à Me Bruyère.

Une copie en sera adressée, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nîmes.

Lu en audience publique le 21 juillet 2022.

La magistrate désignée,

B. C

La greffière,

M-E. KREMER

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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