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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2202194

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2202194

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2202194
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBRUYERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juillet 2022, M. A se disant SAAFI, représenté par Me Bruyère, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2022 par lequel le préfet du Var lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et prononcé une interdiction de retour de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Var de réexaminer sa situation et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a présenté une demande d'asile en Hollande avant de rejoindre le territoire français et qu'il aurait donc dû prendre une décision de réadmission vers cet Etat et non pas une obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de renvoi est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie d'exception ;

- l'interdiction de retour méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juillet 2022, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bertrand, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juillet 2022 :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Bruyère, représentant M. A se disant Saafi, qui souligne que son client a indiqué dès le début de son audition avoir déposé une demande d'asile en Hollande, qu'il l'a obtenu mais que le préfet n'a pas vérifié les empreintes digitales de l'intéressé dans Eurodac avant le surlendemain de l'arrêté ; ayant obtenu l'asile en Hollande, il ne peut pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ;

- et celles de M. A se disant Saafi assisté de M. B, interprète en langue arabe, qui indique que sa compagne en Hollande est enceinte de quatre mois ; qu'il a demandé l'asile en Hollande en juillet 2021, qu'une carte de demandeur d'asile valable un an lui a été délivrée dans ce pays en août 2021 et que sa demande est toujours en cours entre la Hollande et la France car Eurodac a révélé que sa première prise d'empreintes dans l'espace européen avait été faite en France ;

- le préfet du Var n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant Saafi, ressortissant lybien né le 23 février 1994 à Tunis (Tunisie), avoir quitté Tripoli pour l'Italie en juin 2018 puis être entré irrégulièrement en France courant 2020. Par un arrêté du 19 juillet 2022, le préfet du Var lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour de deux ans. M. A se disant Saafi, placé au centre de rétention administrative de Nîmes, demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. La mesure d'éloignement a été prise sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes duquel : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; ". Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. ". Aux termes de l'article L. 621-2 du code précité : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un État membre de l'Union européenne() l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet État, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. " Aux termes de l'article L. 621-3 du même code : " L'étranger en provenance directe du territoire d'un État partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 peut se voir appliquer les dispositions de l'article L. 621-2 lorsqu'il est entré ou a séjourné sur le territoire français sans se conformer aux stipulations des paragraphes 1 et 2 de l'article 19, du paragraphe 1 de l'article 20, et des paragraphes 1 et 2 de l'article 21, de cette convention, relatifs aux conditions de circulation des étrangers sur les territoires des parties contractantes, ou sans souscrire, au moment de l'entrée sur ce territoire, la déclaration obligatoire prévue par l'article 22 de la même convention, alors qu'il était astreint à cette formalité ".

3. Il résulte de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 611-1, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1.

4. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, ou s'il est résident de longue durée dans un Etat membre ou titulaire d'une " carte bleue européenne " délivrée par un tel Etat, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat.

5. D'autre part, s'agissant du cas de l'étranger demandeur d'asile, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des stipulations des conventions internationales conclues avec les Etats membres de l'Union européenne, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles de l'un de ces Etats, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de réadmission prise sur le fondement de l'article 621-1.

6. M. A se disant Saafi a déclaré lors de son audition devant les services de police le 19 juillet 2022 avoir formé une demande d'asile en Hollande fin juillet 2021, qu'il l'avait obtenu le 6 août 2021 et qu'il souhaitait retourner aux Pays-Bas. A l'audience, le requérant a précisé avoir bénéficié d'une autorisation de séjour valable un an mais que sa demande était toujours en cours. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Var n'a pas examiné, avant l'édiction de l'arrêté attaqué, s'il y avait lieu de reconduire en priorité l'intéressé, qui demandait à retourner aux Pays-Bas, vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat ou si sa demande d'asile relevait de la compétence des autorités françaises.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A se disant Saafi est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 juillet 2022 par laquelle le préfet du Var l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et par voie de conséquence, des décisions fixant le pays de destination et lui faisant une interdiction de retour durant un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique que le préfet du Var procède au réexamen de la situation de M. A se disant Saafi dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et lui délivre dans cette attente une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'ordonner une astreinte.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bruyère, avocate de M. A se disant Saafi, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bruyère d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E

Article 1 er : L'arrêté du préfet du Var en date du 19 juillet 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de réexaminer la situation de M. A se disant Saafi dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à Me Bruyère sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant Ahmed Saafi, au préfet du Var et à Me Bruyère.

Une copie en sera adressée, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nîmes.

Lu en audience publique le 21 juillet 2022.

La magistrate désignée,

B. C

La greffière,

M-E. KREMER

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 222194

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