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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2202817

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2202817

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2202817
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCHABBERT-MASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2022, M. B D, représenté par Me Chabbert-Masson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2022 par lequel la préfète de Vaucluse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre à la préfète de Vaucluse de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L.761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil, qui s'engage dans ce cas à renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché par l'incompétence de son auteur ;

- l'exemplaire qui lui a été remis ne comporte pas l'heure de notification ; le bulletin de notification fait état d'une décision portant remise à la frontière d'un Etat signataire de la convention Schengen, terme n'apparaissant nulle part dans l'arrêté fondateur et d'une décision portant interdiction de circulation sur le territoire dont l'arrêté querellé ne fait pas mention ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une insuffisance de motivation et révèle ainsi un défaut d'examen individuel et approfondi de sa situation ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit ; il méconnaît les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne justifie d'aucune urgence ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il démontre la continuité de sa présence sur le territoire ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2022, la préfète de Vaucluse conclut au non-lieu à statuer.

Elle soutient que l'arrêté attaqué a été abrogé par l'arrêté n°22/84/292 du 20 septembre 2022 et que, par arrêté n°22/84/294 du 20 septembre 2022, M. D a été obligé de quitter le territoire français sans délai.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le traité de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bala, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 septembre 2022 :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Chabbert-Masson, représentant M. D, qui redirige ses conclusions vers l'arrêté du 20 septembre 2022 par les mêmes moyens, précise qu'il n'est pas un délinquant ayant fait l'objet d'une condamnation par la cour d'assises, que les 14 signalements par la police que visent la préfète ne constituent pas des condamnations et insiste enfin sur le caractère ininterrompu de sa présence en France privant la préfète de la possibilité légale de prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français ;

- la préfète de Vaucluse n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant italien, né le 10 décembre 2002, déclare être entré en France en juillet 2012. Le 2 mars 2020, il a été condamné à une peine de huit mois d'emprisonnement dont sept mois avec sursis par le tribunal pour enfants de E. Le 21 octobre 2021, il a été condamné par le tribunal correctionnel de E à une peine d'emprisonnement de quinze mois dont huit mois avec sursis probatoire de deux ans pour des faits de " transport non autorisé de stupéfiants, récidive et violation de l'interdiction de paraître dans les lieux où l'infraction a été commise prononcée à titre de peine et usage illicite de stupéfiants et détention non autorisée de stupéfiants, récidive et offre ou cession non autorisée de stupéfiants, récidive et acquisition non autorisée de stupéfiants, récidive ". Par un arrêté n°22/84/284 du 14 septembre 2022, la préfète de Vaucluse lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. Par un arrêté n°22/84/292 du 20 septembre 2022, la préfète de Vaucluse a abrogé l'obligation de quitter le territoire français du 14 septembre 2022 précitée et par un arrêté n°22/84/294 du même jour, la même autorité a de nouveau prononcé une obligation de quitter le territoire français sans délai à l'encontre de M. D. Compte tenu des observations de son conseil à la barre, M. D doit être regardé comme demandant l'annulation de l'arrêté n°22/84/284 du 14 septembre 2022 portant obligation de quitter sans délai le territoire français ainsi que l'annulation de l'arrêté n°22/84/294 ayant le même objet.

Sur les conclusions de la préfète de Vaucluse tendant à ce que soit prononcé le non-lieu à statuer :

2. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué par la voie du recours pour excès de pouvoir est abrogé, cette circonstance prive d'objet ce recours à la double condition que l'acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période pendant laquelle il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

3. Il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l'introduction de la requête, l'arrêté du 14 septembre 2022 a été abrogé par un arrêté n°22/84/292 de la préfète de Vaucluse, en date du 20 septembre 2022, notifié à l'intéressé le 21 septembre 2022 à 11h50. Cette décision d'abrogation n'étant pas devenu définitive, les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 14 septembre 2022 ne sont pas devenues sans objet.

4. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins de non-lieu présentées par la préfète de Vaucluse doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile inséré au titre V " Décision d'éloignement " du livre II " Dispositions applicables aux citoyens de l'Union européenne et aux membres de leur famille " : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ; () ".

6. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient à l'autorité administrative d'un État membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre État membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions devait être apprécié au regard de la situation individuelle de M. D, ainsi qu'il est relevé à l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'occurrence la durée de son séjour en France, sa situation familiale et économique, son intégration dans la société française, et l'intensité de ses liens avec l'Italie.

7. Aux termes de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1 ". Aux termes de l'article L. 234-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 233-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes: 1o Ils exercent une activité professionnelle en France; 2o Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie; 3o Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale; 4o Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1o ou 2o; 5o Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3o".

8. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des actes attaqués, que la préfète de Vaucluse a fondé les mesures d'éloignement prises à l'encontre du requérant sur le comportement de ce dernier, en le qualifiant de menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. En se bornant à indiquer, dans ces actes, qu'il n'était pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant à sa vie privée et familiale et qu'il ne ressort pas des pièces fournies que l'intéressé se soit maintenu de manière continue sur le territoire national, sans toutefois envisager que M. D, qui est âgé de 19 ans, avait vécu depuis l'âge de dix ans en France ainsi qu'en atteste plusieurs certificats versés au débat attestant de sa scolarité en France, et en éludant l'absence de tout lien dans le pays d'origine, la préfète de Vaucluse a entaché ses décisions d'un défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressé. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. D est fondé à demander l'annulation des actes en litige.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu au point précédent, l'exécution du présent jugement implique seulement que la situation de M. D soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de Vaucluse de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par M. D, qui n'a au demeurant pas obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle mais bénéficié d'un avocat commis d'office dans les conditions prévues par l'article R. 776-22 du code de justice administrative, au titre des articles L. 761-1 de ce code et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E

Article 1 er : L'arrêté n°22/84/284 du 14 septembre 2022 et l'arrêté n°22/84/294 du 20 septembre 2022 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Vaucluse de réexaminer la situation de M. D dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions présentées par la préfète de Vaucluse tendant au non-lieu à statuer sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à la préfète de Vaucluse et à Me Chabbert-Masson.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

La magistrate désignée,

K. A

La greffière,

E. PAQUIER

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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