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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2202921

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2202921

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2202921
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP NOVAE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 septembre 2022, complétée par des mémoires enregistrés les 29 décembre 2022, 3 février et 14 mars 2023, M. D B, représenté par la SCP Novae Avocats, demande au tribunal :

- l'annulation des décisions de suspension d'agrément du 15 avril 2022 et de retrait d'agrément du 13 juillet 2022, prises à son encontre par le président du conseil départemental du Gard ;

- la condamnation du conseil départemental du Gard à l'indemniser et à lui verser, dans ce cadre, une somme de 20 000 euros au titre de son préjudice professionnel, matériel, moral et financier ;

- la mise à la charge du conseil départemental d'une somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le délai et les modalités de l'évaluation consécutive à l'information préoccupante sont irréguliers ; en effet, l'information préoccupante est intervenue le 1er octobre 2021 et les décisions de suspension d'agrément ont été notifiées le 15 avril 2022, soit 6 mois plus tard et ce, alors même que la législation prévoit un délai pour réaliser l'évaluation suite à une information préoccupante de 3 mois maximum et un délai pour prononcer un retrait d'agrément après l'intervention d'une suspension d'agrément de 4 mois maximum, soit un total de 7 mois et non 10 mois comme cela a été le cas ;

- le conseil départemental du Gard ne justifie pas du recours à des experts ou services spécialisés tenant la problématique relative au handicap d'un des enfants accueillis ; il ne justifie pas davantage que les professionnels chargés de l'évaluation d'une information préoccupante disposaient d'une formation et de connaissances spécifiques conforme au Code de l'action sociale et des familles, ainsi que de l'actualisation de ces compétences ;

- le rapport d'enquête ne lui a jamais été transmis dans les documents faisant partie du dossier administratif ; il n'a également jamais été reçu pour avoir connaissance des conclusions de l'enquête menée concernant l'information préoccupante le concernant ; par suite, le principe du contradictoire a été méconnu ;

- les prétendus témoignages des parents ne sont pas recevables dans le cadre de la présente instance dès lors qu'ils ne sont pas produits d'une part et qu'ils ne sont pas établis conformément à l'article 202 du Code de procédure civile, d'autre part ;

- les décisions du 15 avril et du 13 juillet 2022 sont entachées d'incompétence ; les arrêtés habilitant les auteurs à signer lesdites décisions n'ont pas été régulièrement publiés et transmis au contrôle de légalité ;

- la décision de retrait d'agrément, qui a pour objet " décision de la commission consultative paritaire départementale du 20 juin 2022 " est irrégulière dès lors que les deux décisions doivent être distinctes ;

- dans les décisions de suspension d'agrément, aucune voie de recours n'est mentionnée ;

- le délai de notification des décisions de retrait d'agrément est déraisonnable et exagéré, ce qui lui cause préjudice durant la période du 1er janvier au 27 juillet 2022 ; d'autre part, les voies de recours mentionnées dans les décisions de retrait d'agrément sont imprécises et incomplètes ;

- la décision portant retrait d'agrément est entachée d'un défaut de motivation ; elle est intervenue sans aucun élément sérieux, alors qu'il produit de nombreux témoignages de satisfaction des familles qui lui ont confié leurs enfants ;

- les reproches qui lui sont faits et qui sont à l'origine des deux décisions attaquées sont injustifiés ;

- le retrait d'agrément est fautif ; le département a fait une erreur d'appréciation et ne détenait pas suffisamment d'éléments permettait d'établir les faits de maltraitance reprochés ; à titre subsidiaire, la responsabilité sans faute du conseil départemental devra être reconnue ;

- les préjudices dont il entend obtenir une indemnisation sont le préjudice subi du fait de la perte de son emploi et la perte de chance de retrouver un emploi, les troubles dans ses conditions d'existence, son préjudice matériel et financier, son préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er décembre 2022, complété par des mémoires enregistrés les 5 janvier et 14 février 2023, le président du conseil départemental du Gard conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête est infondée dans les moyens qu'elle soulève.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-le code de l'action sociale et des familles ;

-le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Parisien,

- les conclusions de M. Baccati, rapporteur public ;

- et les observations de M. B et de Mme E pour le département du Gard.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est titulaire d'un agrément d'assistant maternel, pour l'accueil, à titre onéreux, de deux enfants, dont un de 0 à 6 ans à la journée et un de 1 à 6 ans à la journée à compter du 16 octobre 2020. Par une décision en date du 15 avril 2022, le président du conseil départemental du Gard a informé M. B que son agrément d'assistant maternel était suspendu pour une durée de 4 mois, le temps qu'une enquête administrative puisse être mise en œuvre. Par une seconde décision du 13 juillet 2022, le président du conseil départemental du Gard a retiré à M. B son agrément en qualité d'assistant maternel. M. B demande l'annulation, pour excès de pouvoir, de ces deux décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation

2.Aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel ou d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. () / L'agrément est accordé à ces deux professions si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne. Les modalités d'octroi ainsi que la durée de l'agrément sont définies par décret () ". Selon l'article L. 421-6 du même code : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait. En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. / Toute décision de retrait de l'agrément, de suspension de l'agrément ou de modification de son contenu doit être dûment motivée et transmise sans délai aux intéressés () ".

3. En vertu des dispositions précitées, il incombe au président du conseil général de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis et de procéder au retrait de l'agrément si ces conditions ne sont plus remplies. A cette fin, dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux et de déterminer si ces éléments sont suffisamment établis et graves pour lui permettre raisonnablement de penser que l'enfant est victime des comportements en cause ou risque de l'être.

4.En premier lieu, les décisions de suspension et de retrait d'agrément se fondent sur un changement de comportement de certains des enfants confiés, constatés par les parents. Le département relève que ces différences de comportement auraient été constatées dès le début de l'accueil chez M. B et disparaitraient une fois l'accueil terminé. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que ces constats ne concernent qu'une partie des enfants accueillis, alors que d'autres parents d'enfants accueillis par M. B expriment au contraire leur satisfaction, le requérant produisant des témoignages et des correspondances de parents soulignant, de manière générale, la qualité de son travail passé et les liens affectifs qu'il peut entretenir avec des enfants qu'il a gardés. En outre, l'imputabilité aux pratiques professionnelles de M. B, des changements de comportements relevés, n'est pas établie par les seules pièces versées à l'instance. Ce grief ne peut par suite être retenu à l'encontre de M. B.

5. En second lieu, les décisions attaquées sont fondées sur un motif tiré de " pratiques professionnelles et pédagogiques inadaptées ne permettant pas de garantir la sécurité des enfants ". C relèvent ainsi que " Un parent indique vous avoir vu poser violemment par terre un enfant qui pleurait. Un parent relate que votre conjoint donne le bain à un enfant accueilli, alors qu'il n'est pas professionnel de la petite enfance et que celui-ci est sous votre responsabilité. Vous n'avez pas la capacité à gérer une situation de pleurs incessants. Trois parents ont constaté que les chiens étaient en liberté dans les espaces de vue des enfants contrairement à ce qu'il a été signalé à la PMI. M. B a refusé de porter un masque en décembre à la demande d'un parent alors qu'il avait été identifié cas contact. () ". Toutefois, le rapport de visite de la puéricultrice et de l'infirmière faisait de son côté état, le 23 septembre 2021, de conditions d'accueil satisfaisantes, s'agissant notamment de la présence à son domicile d'animaux de compagnie, et se prononçait pour un maintien de l'agrément de l'intéressé suite à son aménagement dans un nouveau logement. Les autres griefs, fermement contestés par M. B, ne sont pas établis avec certitude, et révèlent, pour certains, des difficultés d'adaptation comme c'est le cas avec l'un des enfants accueillis. Ils sont au moins partiellement infirmés par la note d'entretien du 26 juillet 2021 rédigée par la PMI. Ainsi, le motif tiré de la rigidité des attitudes éducatives du requérant n'est pas corroboré par les pièces du dossier. En tout état de cause, ceux des faits reprochés qui sont établis restent isolés et ponctuels et, pour regrettables qu'ils soient, ne permettent pas d'établir que M. B aurait, de manière générale, une attitude éducative inadaptée.

6. En troisième lieu, les décisions litigieuses relèvent " une dégradation rapide de vos rapports avec les parents dès que ceux-ci émettent des suggestions pourtant légitimes quant à la prise en charge de leur enfant. ". Les décisions mentionnent : " Vous ne respectez pas la distance professionnelle avec les parents qu'exige votre profession. Les parents vous décrivent comme menaçant, intrusif et agressif dès que des questions relatives au contrat et à la rémunération apparaissent. Vous ne respectez pas la distance professionnelle avec les parents qu'exige votre profession. ". Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B a été contraint d'assigner plusieurs familles devant la juridiction prud'homale en raison de manquements contractuels de leur part, et qu'il a notamment obtenu satisfaction dans le dossier concernant Mme A, sans que cette dernière ne fasse valoir de difficultés particulières pour expliquer ses manquements, ce qui entache la valeur probante de son témoignage postérieur devant le conseil départemental, de même que celle des autres témoignages consécutifs à des différends financiers avec l'intéressé. M. B justifie également que s'il a noué des relations plus familières avec certains parents, cette pratique, certes regrettable, était réciproque et répondait, au moins pour partie, à des interpellations des parents en dehors des heures ouvrables. Dans ces conditions, le motif avancé, qui n'est qu'imparfaitement établi, n'était pas de nature à justifier la suspension ni a fortiori le retrait de l'agrément de M. B.

7. En quatrième lieu, les décisions considèrent que M. B serait " dans l'incapacité de comprendre et d'accepter le rôle d'accompagnement, de contrôle et de suivi des services départementaux de Protection Maternelle et Infantile, remettant en cause le travail des équipes ". Toutefois, la note d'entretien du 26 juillet 2021 rédigée par la PMI, fait au contraire état de la capacité de M. B à rechercher de l'aide auprès de ses services, tandis qu'une note du 14 avril 2021 des services départementaux montre sa capacité à verbaliser ses désaccords. Dans ces conditions, le reproche fait à ce titre à M. B n'est pas suffisamment caractérisé pour justifier les décisions litigieuses.

8. En cinquième lieu, si les décisions concluent que " la récurrence des dysfonctionnements repérés confine (dans le cas de M. B) au systémique, ce qui engendre de véritables souffrances psychologiques pour les enfants accueillis mais également pour leurs parents et que de ce fait " la santé physique et psychique de ces derniers ne sont plus garanties ". Toutefois, comme il a été dit plus haut, les faits invoqués sont dans l'ensemble ponctuels. Ils révèlent, pour plusieurs d'entre eux, un conflit avec des parents employeurs, sans cependant avoir d'incidence caractérisée sur l'accueil des enfants eux-mêmes.

9. Il résulte de ce qui précède, que M B est fondé à soutenir que le département du Gard a entaché ses décision d'erreur d'appréciation en suspendant puis retirant l'agrément de M. B en qualité d'assistant maternel. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, ces décisions du 15 avril 2022 et du 13 juillet 2022 doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

10. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ".

11. Ainsi que le fait valoir, sans être contredit, le département du Gard en défense, le requérant ne justifie pas l'avoir saisi d'une demande préalable d'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis. Par suite, faute de liaison du contentieux, les conclusions de sa requête tendant à l'indemnisation de ses préjudices doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge du département du Gard une somme de 1 200 euros à verser à M. B au titre au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions de suspension d'agrément du 15 avril 2022 et de retrait d'agrément du 13 juillet 2022 sont annulées.

Article 2 : Le département du Gard versera une somme de 1 200 euros à M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au président du conseil départemental du Gard.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Peretti, président,

M. Parisien, premier conseiller,

M. Mouret, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

Le rapporteur,

P. PARISIEN

Le président,

P. PERETTI

Le greffier,

D. BERTHOD

La République mande et ordonne au préfet du Gard en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2202921

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