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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2203384

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2203384

vendredi 21 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2203384
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantARMAND

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et des mémoires, enregistrés le 8 novembre 2022, 3 janvier 2023 et 30 janvier 2023, sous le n° 2203384, M. F D, représenté par Me Armand, demande au tribunal :

1°) d'enjoindre au procureur de la République près le tribunal judiciaire de E de produire l'intégralité de l'enquête pénale diligentée à la suite de l'audition libre auquel il a été soumis ;

2°) d'annuler la décision du 2 juin 2022 par laquelle la préfète du Gard a implicitement rejeté sa demande de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Gard de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la date de notification du jugement à intervenir, ou, à défaut, de réexaminer sa situation et lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision expresse du 23 décembre 2022 ne lui est pas opposable, en l'absence de réception effective et dès lors que sa situation factuelle a changé durant les 14 mois s'étant écoulé entre sa demande de titre de séjour et la décision expresse de rejet ;

- la décision est entachée de détournement de pouvoir ; la stratégie judiciaire mise en œuvre par la préfète pour les mineurs isolés interdit tout échange pendant l'instruction de la demande et devant le juge, et réfute ainsi tout droit à défense, désintégrant tous les efforts d'intégration des mineurs isolés pour ensuite leur opposer le défaut d'intégration ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ; il a demandé le 22 août 2022 communication des motifs, sans obtenir de réponse ;

- le principe du contradictoire et les droits de la défense ont été méconnus ;

- ses documents d'état civil sont authentiques ; il ne présente pas de menace pour l'ordre public ; il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour ; il suit une formation qualifiante et est intégré ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour applicables à la date de sa demande ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, d'une erreur de droit et d'une violation de la loi par refus d'application.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 décembre 2022, la préfète du Gard conclut au non-lieu à statuer.

Elle fait valoir qu'elle a pris une décision expresse de rejet de titre de séjour le 23 décembre 2022 qui abroge implicitement mais nécessairement la décision implicite de refus de titre de séjour objet du présent litige.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 février 2023.

II. Par une requête, enregistrée le 30 janvier 2023, sous le n° 2300329, M. F D, représenté par Me Armand, demande au tribunal :

1°) d'enjoindre au procureur de la République près le tribunal judiciaire de E de produire l'intégralité de l'enquête pénale diligentée à la suite de l'audition libre auquel le requérant a été soumis ;

2°) d'enjoindre à l'administration, sous astreinte de 250 euros par jour de retard, de produire l'intégralité des pièces dont le préfet entend se prévaloir liées à sa demande de vérification d'état civil et à la demande de visa revendiquée ;

3°) de constater l'abrogation implicite de l'arrêté du 23 décembre 2022 par lequel la préfète du Gard a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de l'éloignement ;

4°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2022 par lequel la préfète du Gard a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de l'éloignement ;

5°) d'enjoindre à la préfète du Gard de lui délivrer un titre de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, assortie le cas échéant d'une autorisation de travail ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient, outre que sa requête est recevable, que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- la préfète du Gard a pris un arrêté portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français le 23 décembre 2022, alors qu'elle lui avait demandé la veille la communication de pièces complémentaires à laquelle elle n'avait pas fixé de délai de réponse ;

- la communication de l'entier dossier du requérant, et notamment des éléments sur lesquels la préfète s'est fondée pour vérifier son état civil, doit être demandé par mesure d'instruction en application des dispositions des articles R. 625-1 à R. 625-3 du code de justice administrative.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée est entachée par l'incompétence de son auteur ;

- la décision attaquée méconnaît le principe du contradictoire ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, d'une erreur de droit, d'une erreur de fait et viole la loi par refus d'application ;

- ses documents d'état civil sont authentiques ; sa carte d'identité consulaire lui a été délivrée avec la collaboration des services du département du Gard ; son état civil et sa minorité ont été reconnus au terme d'un processus juridictionnel qu'on ne peut balayer d'un revers de main ; alors qu'il appartient à celui qui entend contester un jugement supplétif de prouver qu'il est frauduleux, la préfète se borne à une appréciation hasardeuse de la loi malienne et ne prouve pas la fraude ; contrairement à ce que soutient la préfète, il répond aux exigences de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et prouve son état civil ;

- il ne présente pas de menace pour l'ordre public ;

- si la préfète du Gard soutient qu'il n'apporte pas la preuve de son entrée en France le 23 octobre 2020, il a pourtant été pris en charge par l'Etat au bénéfice de la minorité entre l'âge de 16 ans et 18 ans, comme en attestent l'ordonnance du parquet du 2 novembre 2020 puis le jugement du tribunal des enfants de E du 5 novembre 2020 ;

- il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour ; il suit une formation qualifiante de manière réelle et sérieuse et il est intégré ; l'aide sociale à l'enfance a émis un avis positif sur son insertion dans la société française ;

- ses parents sont décédés ;

- la décision méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; sa vie privée est désormais sur le territoire français ; il est inhumain et contraire à la dignité humaine de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour ;

- la décision attaquée est entachée de détournement de pouvoir ; la stratégie judiciaire mise en œuvre par la préfète pour les mineurs isolés interdit tout échange pendant l'instruction de la demande et devant le juge, et réfute ainsi tout droit à la défense, désintégrant tous les efforts d'intégration des mineurs isolés pour ensuite leur opposer le défaut d'intégration.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée n'est pas spécialement motivée ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen personnalisé de sa situation ; à supposer même que sa date de naissance soit sujette à caution, tel n'est pas le cas de sa situation familiale et de la durée de sa présence sur le territoire français qui ne sont pas contestés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2023, la préfète du Gard conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que l'arrêté attaqué n'a pas été abrogé et que les moyens soulevés par le requérant sont infondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 février 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A ;

- et les observations de Me Armand, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, de nationalité malienne, pris en charge par le département du Gard en tant que mineur isolé à compter du 12 novembre 2020, a déposé le 30 décembre 2021 une demande tendant à la délivrance d'un premier titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire ". A la suite de la décision implicite portant refus de titre de séjour née le 2 juin 2022 du silence gardé par la préfète du Gard, M. D a sollicité la communication des motifs de cette décision par un courrier reçu le 25 août 2022. Cette demande n'ayant reçu aucune réponse, l'intéressé a présenté une requête tendant à l'annulation de cette décision portant refus d'admission au séjour, qui a été enregistrée le 8 novembre 2022 sous le n° 2203384. La préfète du Gard ayant ultérieurement pris, le 23 décembre 2022, à l'encontre de M. D un arrêté par lequel elle a rejeté expressément sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de l'éloignement, l'intéressé demande au tribunal, dans sa requête n° 2300329 enregistrée le 30 janvier 2023, d'annuler cet arrêté.

2. Les deux requêtes visées ci-dessus concernent la situation d'un même ressortissant étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la demande de communication de pièces :

3. L'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'intégralité de l'enquête pénale diligentée à la suite de l'audition libre auquel M. D a été soumis ni l'intégralité des pièces dont la préfète a entendu se prévaloir liées à sa demande de vérification d'état civil et à la demande de visa revendiquée.

Sur la décision implicite attaquée (instance n° 2203384) :

En ce qui concerne l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense :

4. Lorsque le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite, se substitue à la première décision.

5. En l'espèce, toutefois, compte tenu du délai de 12 mois s'étant écoulé entre la demande 30 décembre 2021 ayant fait naître la décision implicite attaquée dans l'instance n° 2203384 et l'arrêté du 23 décembre 2022 attaqué dans l'instance n° 2300329, et eu égard à la demande de communication de pièces complémentaires formulée par les services préfectoraux le 22 décembre 2022, cet arrêté du 23 décembre 2022 ne peut être regardé comme procédant au retrait de la décision implicite en litige. Par suite, les conclusions en annulation de la requête n° 2203384 ne sont pas devenues sans objet.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, par une lettre du 22 août 2022, réceptionnée en préfecture le 25 août 2022, M. D a demandé la communication des motifs de la décision implicite, née le 2 juin 2022, par laquelle la préfète a rejeté sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. D a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 15 juillet 2022. Cette demande de communication des motifs a donc été présentée avant l'expiration du délai de recours contentieux. Or ces motifs n'ont pas été communiqués à l'intéressé dans le délai d'un mois prévu par les dispositions précitées de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration. Dans ces conditions, M. D est fondé à soutenir que la décision implicite attaquée est entachée d'un défaut de motivation.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête n° 2203384, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle la préfète du Gard a rejeté sa demande de titre de séjour présentée le 30 décembre 2021.

Sur l'arrêté préfectoral du 23 décembre 2022 :

En ce qui concerne la compétence du signataire de l'arrêté attaqué :

9. L'arrêté en litige a été signé par Mme B G, sous-préfète, secrétaire générale adjointe de la préfecture du Gard, nommée par décret du 24 novembre 2021, qui a reçu délégation de la préfète du Gard par arrêté du 11 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 30-22-2060 le même jour, à l'effet de signer notamment les arrêtés de refus de séjour, d'obligation de quitter le territoire national, d'interdiction de retour et de circulation ainsi que les arrêtés de réadmission. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

10. En premier lieu, si le requérant soutient que la décision portant refus de titre de séjour qui lui est opposée n'a pas été précédée d'une discussion contradictoire, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. D a pu présenter ses observations à l'occasion du dépôt de sa demande d'admission au séjour, le 30 décembre 2021 et au cours de son instruction. Au surplus, M. D, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu a été méconnu, n'établit pas qu'il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle, qu'il aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision contestée et qui, si elles avaient été communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à la décision de refus de séjour qui lui est opposée.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

12. Et aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". Et selon l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

13. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

14. Pour refuser de délivrer à M. D un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Gard s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'intéressé ne justifie, ni de sa nationalité, ni de son état civil, ni par conséquent de sa minorité lors de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, compte tenu de l'existence d'un doute sur l'authenticité de ses documents d'état civil, notamment sur un extrait d'acte de naissance établi le 25 mars 2020 qui fait l'objet d'une procédure devant le tribunal judiciaire de E pour détention et usage de faux document administratif.

15. D'abord, M. D, qui ne justifie pas de la date exacte de son entrée sur le territoire national, n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué serait entaché d'erreur de fait au motif qu'il relève l'absence de preuve de ce qu'il serait entré en France à la date du 23 octobre 2020.

16. Ensuite, il ressort des pièces du dossier que M. D a produit, à l'appui de sa demande de titre de séjour, une carte d'identité consulaire, un extrait d'acte de naissance du 25 mars 2020, un jugement supplétif n° 1461 du 24 mars 2020 du tribunal de première instance de Bamako, un acte de naissance volet 3 du 25 mars 2020 et l'extrait d'acte de décès de son père.

17. Pour renverser la présomption d'authenticité attachée aux actes d'état civil étranger établis selon les formes usitées, la préfète du Gard se fonde sur les circonstances que la transcription sur les registres de l'état civil le 25 mars 2020 du jugement supplétif du 24 mars 2020, n'est pas conforme aux règles de transcription définies par l'article 554 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien, lequel prévoit un délai d'appel d'un mois en matière contentieuse et de quinze jours en matière gracieuse, qu'un signalement de fraude à la minorité en vertu de l'article 40 du code de procédure pénale a été effectué le 29 avril 2022 par le référent fraude départemental de la préfecture du Gard, et que ce document met en évidence que les empreintes prises sur le logiciel visabio permettent de constater que l'intéressé a sollicité en 2018 un visa sous l'identité de C Alpha Amadou, né le 7 juillet 1993 au Mali. M. D fait ainsi l'objet, devant le tribunal judiciaire de E, d'une procédure pour détention et usage de faux document administratif.

18. L'article 554 susmentionné prévoit que : " Le délai de recours par une voie ordinaire est d'un mois en matière contentieuse. Il est de quinze jours en matière gracieuse ". L'article 150 du code des personnes et de la famille du Mali prévoit que les jugements remplaçant les actes établis, mais perdus ou détruits et les jugements rendus en matière d'état des personnes, ayant une incidence sur l'état civil, et dont les juges ont ordonné la transcription, sont transcrits sur les registres du centre d'état civil où l'acte a été établi, ou aurait dû l'être. Enfin, l'article 151 du même code dispose, ainsi que le souligne le requérant, que " cette transcription est demandée dans les plus brefs délais à l'officier de l'état civil " mais précise aussi dans ses deux derniers alinéas que " Lorsque la transcription porte sur une décision judiciaire, celle-ci doit être signifiée à l'officier de l'état civil par voie administrative. / A cette décision, doit être jointe la preuve par acte officiel qu'elle est définitive ". Dès lors, la préfète n'a pas commis d'erreur de droit en relevant l'absence de respect du délai d'appel de 15 jours en matière gracieuse entre le jugement supplétif d'acte de naissance et sa transcription, laquelle ne pouvait intervenir qu'une fois cette décision devenue définitive, soit à l'issue de ce délai de 15 jours au plus tôt. Dans ces conditions, ce document d'état civil est dépourvu de force probante quant à la minorité du requérant au jour de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance. Si M. D produit également une carte d'identité consulaire délivrée au vu de ces documents d'état civil, ce document n'a pas, par lui-même, valeur d'acte d'état civil et ne peut pallier le défaut d'authenticité des actes d'état civil produits à l'appui de la demande de titre de séjour. Par ailleurs, l'original des documents d'état civil a fait l'objet d'une expertise réalisée par l'analyste en fraude documentaire des services de la police aux frontières du Gard, qui a conclu que les trois documents d'état civil produits par M. D présentaient de nombreuses irrégularités et ne pouvaient ainsi pas être recevables au titre de l'article 47 du code civil.

19. Enfin, il ressort des pièces du dossier que lors de l'enrôlement des empreintes de M. D le 2 février 2022, le système de traitement automatisé de données à caractère personnel a déterminé que le requérant avait sollicité, le 22 mars 2018, la délivrance d'un visa sous une autre identité, à savoir celle de M. H C né le 7 juillet 1993 à Bamako. La nouvelle prise d'empreinte, effectuée le 18 février 2022 par les services de police, a confirmé ce constat. Et, lors de son audition par les services de police le 18 février 2022 à 9h25, Monsieur D a reconnu que la photographie présente sur la demande de visa du 22 mars 2018 était la sienne (" oui, c'est bien moi sur la photo ").

20. Au regard de tout ce qui vient d'être exposé, M. D n'est pas fondé à soutenir que le motif tiré de l'absence de sa minorité au jour de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance serait entaché d'erreurs de fait et de droit ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation. Ce motif suffit à lui seul à justifier le refus de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

21. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

22. M. D peut se prévaloir d'une présence en France de deux ans à la date de la décision attaquée. Il est célibataire sans enfant et ne justifie d'aucun lien familial sur le territoire français. Il n'établit pas l'existence de liens personnels anciens d'une particulière intensité en France et a passé la majeure partie de sa vie au Mali. Enfin, alors que l'authenticité des certificats de décès de ses parents a été remise en cause par le référent fraude documentaire des services de la police, il n'établit pas, par les pièces qu'il verse aux débats, qu'il serait isolé dans ce pays, même s'il soutient y avoir perdu tout contact.

23. Il résulte de ce qui précède que la préfète du Gard, qui n'a pas commis d'erreurs de fait quant à l'absence d'isolement au Mali et aux liens de M. D sur le territoire français, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels a été prise la décision attaquée de refus de séjour. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La préfète n'a pas davantage commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

24. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

25. Le moyen tiré de la violation des stipulations précitées est inopérant à l'encontre d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour et ne peut être qu'écarté. En tout état de cause, M. D, qui ne justifie pas qu'il serait exposé au Mali à des traitements inhumains et dégradants, n'assortit ce moyen d'aucune précision.

26. En cinquième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que le détournement de pouvoir et le détournement de procédure allégués ne sont pas établis.

27. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation du refus du titre de séjour qu'il conteste.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

28. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour () ". L'article L. 613-1 du même code dispose : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée./ Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour () ". Aux termes de l'article 12 de la directive du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, dont le délai de transposition a expiré le 24 décembre 2010 et dont les dispositions, précises et inconditionnelles, peuvent être utilement invoquées à l'appui de la contestation d'une obligation de quitter le territoire français : " I. Les décisions de retour et, le cas échéant, les décisions d'interdiction d'entrée ainsi que les décisions d'éloignement sont rendues par écrit, indiquent leurs motifs de fait et de droit et comportent des informations relatives aux voies de recours disponibles () ".

29. Lorsqu'une obligation de quitter le territoire français assortit un refus de séjour, la motivation de cette mesure se confond avec celle du refus de titre de séjour dont elle découle nécessairement et n'implique pas, par conséquent, dès lors que ce refus est lui-même motivé, de mention spécifique pour respecter les exigences de l'article 12 de la directive précitée.

30. En l'espèce, la décision de refus de séjour prise à l'encontre de M. D comporte les considérations utiles de fait et de droit qui en constitue le fondement. Elle est ainsi suffisamment motivée. Dès lors, le moyen soulevé, tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français ne comporterait aucune motivation spécifique, doit être écarté.

31. En second lieu, il ne ressort ni des mentions de la décision attaquée, ni des pièces du dossier que la préfète du Gard n'aurait pas procédé à un examen personnalisé et exercé son pouvoir d'appréciation avant de prendre ladite décision.

32. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français qu'il conteste.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

33. D'une part, le présent jugement annule la décision implicite de rejet née le 2 juin 2022 sur le moyen tiré du défaut de motivation. Dans ces conditions, et compte tenu de la décision explicite intervenue le 23 décembre 2022, les conclusions du requérant à fin de réexamen de sa situation par voie d'injonction, présentées dans l'instance n° 2203384, sont devenues sans objet.

34. D'autre part, le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées dans l'instance n° 2300329, n'implique aucune mesure d'exécution au regard des dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Par suite, les conclusions du requérant à fin de délivrance d'un titre de séjour par voie d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

35. Dans les circonstances de l'espèce, les conclusions présentées par le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 2 juin 2022 est annulée.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. D, présentées dans la requête n° 2203384, à fin de réexamen de sa situation par voie d'injonction.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2203384 de M. D est rejeté.

Article 4 : La requête n° 2300329 de M. D est rejetée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F D, à Me Armand, et à la préfète du Gard.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Brossier, président,

Mme Bala, première conseillère,

M. Aymard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 avril 2023.

La rapporteure,

K. A

Le président,

J. B. BROSSIER

La greffière,

E. NIVARD

La République mande et ordonne à la préfète du Gard en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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