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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2203898

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2203898

mardi 20 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2203898
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantLONGERON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 décembre 2022, M. D C, représenté par Me Longeron, demande au tribunal :

1°) d'ordonner la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles le préfet du Tarn s'est fondé pour prendre les décisions attaquées ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2022 par lequel le préfet du Tarn lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays de renvoi ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les articles 3-1 et 8 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à la détermination du pays de destination.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2022, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bertrand, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 décembre 2022 :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Longeron, représentant M. C, qui reprend les moyens de la requête plus particulièrement la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 convention internationale des droits de l'enfant puisque son client est né en Italie, est venu avec toute sa famille en France, où il réside depuis 13 ans, où il a une compagne et deux enfants et qu'il est dépourvu de toutes attaches et de tous liens avec la Serbie ; il a ainsi créé son foyer familial en France et démontre son intégration sociale puisqu'il parle très bien le français et n'a effectivement pas besoin d'un interprète en langue serbe ;

- et celles de M. C, qui a refusé l'assistance de l'interprète en langue serbe présente sur l'audience, qui expose vouloir vivre tranquillement en France et ouvrir un restaurant ; il a effectué des démarches auprès des autorités serbes pour obtenir des papiers mais ni ce pays ni l'Italie où il est né ne le reconnaissent comme leur ressortissant ;

- le préfet du Tarn n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, qui se déclare apatride né le 24 mars 1966 à San Benedetto Del Tronto (Italie), déclare être irrégulièrement entré en France le 24 février 2009 avec ses parents et ses frères et sœurs. Sa demande d'asile a été rejetée le 1er mars 2010 par l'OFPRA, décision confirmée le 30 septembre 2011 par la Cour nationale du droit d'asile, qui a également rejetée sa demande de réexamen le 26 juillet 2014. Il a fait l'objet de deux mesures d'éloignement prononcées les 15 novembre 2011 et 29 juillet 2013. Suite à son interpellation et son placement en garde à vue pour vol aggravé le 14 décembre 2022, le préfet du Tarn, par un arrêté du 15 décembre 2022, lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination M. C, placé au centre de rétention administrative de Nîmes, demande l'annulation de ces décisions.

Sur la demande tendant à la communication de l'ensemble des pièces sur lesquelles s'est fondé le préfet pour prendre l'arrêté contesté :

2. L'affaire est en état d'être jugée, que le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Par un arrêté du 5 septembre 2022, publié au recueil des actes administratifs le même jour, accessible tant au juge qu'aux parties, le préfet du Tarn a donné délégation à M. B A, sous-préfet, directeur de cabinet, à l'effet de signer, les décisions établies en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général et du sous-préfet de Castres, dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il n'était ni absent ni empêché. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. C, arrivé irrégulièrement en France en février 2009 en provenance d'Italie avec l'ensemble de sa famille, expose que ceux-ci résident désormais régulièrement en France et produit à cet égard les titres de séjour de ses deux parents, de trois de ses frères ainsi que d'une de ses sœurs outre les cartes d'identité françaises de ses deux neveux mineurs. Il justifie également de ce que sa compagne est de nationalité croate et donc résidente communautaire et fait valoir que leurs enfants mineurs sont scolarisés en France. Si M. C démontre l'existence et à l'intensité des liens personnels et familiaux situés en France, il ressort également des pièces du dossier qu'il a été condamné à deux reprises par le tribunal correctionnel d'Albi, le 15 mai 2018, à 3 mois d'emprisonnement avec sursis pour transport et détention non autorisée de stupéfiants, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine d'emprisonnement n'excédant pas 5 ans et le 7 juin 2018 à 105 heures de travail d'intérêt général pour vol avec destruction ou dégradation, peine qu'il n'a pas exécutée, conduisant le juge d'application des peines, par décision du 15 novembre 2019, à ordonner la mise à exécution de deux mois d'emprisonnement à son encontre pour non-respect de cette peine alternative. Le requérant a également été convoqué devant le délégué du procureur de la République pour menace de mort avec une arme, en l'espèce une machette, sur personne chargée d'une mission de service public. Enfin, l'arrêté attaqué a été pris suite à une nouvelle interpellation de l'intéressé, le 14 décembre 2022, pour un vol par ruse. Ainsi, le préfet démontre que la présence de l'intéressé sur le territoire français constitue une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, l'arrêté par lequel le préfet a obligé M. C à quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

7. Si M. C fait valoir que l'obligation de quitter le territoire français en litige méconnaît l'intérêt de leurs enfants, ceux-ci pourront suivre une scolarité dans le pays d'origine de leur père ou de leur mère. Dès lors, cette décision ne méconnait pas l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

8. Par ailleurs, les stipulations de l'article 8 de cette convention créent des obligations entre Etats sans ouvrir de droits aux intéressés. Elles ne peuvent donc pas davantage être invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir.

En ce qui concerne la fixation du pays de destination :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office ". Selon l'article L.721-3 de ce code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français ". en application de l'article L.721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. () ".

10. L'arrêté attaqué vise les articles 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et indique que M. C s'est déclaré serbe né au Kosovo lors de sa garde à vue. Il énonce ainsi, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision fixant le pays de renvoi.

11. Quand bien même l'intéressé, dont son père et ses trois frères ont la nationalité serbe ainsi qu'il ressort de leurs titres de séjour, tout comme sa mère, qui possède un passeport serbe, se déclare-t-il, sans justifier de ce que la Serbie ne le reconnait pas comme ressortissant, apatride à l'occasion de la présente procédure, la fixation du pays de destination, à savoir la Serbie ou tout autre pays où l'intéressé serait légalement admissible, n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme que M. C demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E

Article 1 er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, au préfet du Tarn et à Me Longeron.

Une copie en sera adressée, pour information, au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nîmes.

Lu en audience publique le 20 décembre 2022.

La magistrate désignée,

B. E

La greffière,

E. PAQUIER

La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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