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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2300860

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2300860

lundi 3 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2300860
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantREMY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée, le 12 mars 2023, M. B C, représenté par Me Labi, demande au tribunal:

- d'annuler l'arrêté n°83-2023-0175 du 10 mars 2023 par lequel le préfet du Var l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et lui interdit d'y retourner pour une durée de deux ans;

- d'annuler l'arrêté n°83-2023-0175 du 10 mars 2023 par lequel le préfet du Var le place en rétention;

- d'enjoindre à la préfecture du Var de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour, de procéder au réexamen de sa situation administrative dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen une autorisation provisoire de séjour;

- de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'absence d'interprète vicie les arrêtés attaqués ;

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de l'acte ;

- la motivation est insuffisante ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et viole l'article L. 314-11 7° du CESEDA et l'article 8 de la CEDH ;

Sur la décision relative au délai de départ :

- la motivation prévue par l'article L. 511-1 II du CESEDA est insuffisante ;

- la décision est entachée d'un défaut de motivation, et viole l'article L .511-1 II ; le risque de fuite n'est pas avéré dans son cas ; son identité est connue des autorités, il dispose d'un domicile stable depuis plusieurs années, son épouse est française et réside en France avec son fils, sa sœur réside régulièrement en France avec ses enfants ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait ; il peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité ;

Sur l'interdiction de retour :

- la décision est entachée d'un défaut de motivation au regard de l'article L. 511-1 III ; la menace grave à l'ordre public n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'une contradiction en ce qui concerne la prise d'une interdiction de retour ;

- il justifie de circonstances humanitaires au vu de sa présence en France et de ses attaches familiales intenses et stables en France.

Par un mémoire reçu le 31 mars 2023 le préfet du Var conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- l'accord franco-tunisien du 28 avril 2008 relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président du tribunal a désigné M. Abauzit, président honoraire, pour statuer sur les requêtes instruites selon les dispositions des L. 614-5, L. 614-6 et L. 614-9, L. 352-4, L. 754-4 et L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

A été entendu au cours de l'audience publique du 3 avril 2022 le rapport de M. D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

En ce qui concerne le placement en rétention :

1. Aux termes de l'article L. 741-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision de placement en rétention peut la contester devant le juge des libertés et de la détention, dans un délai de quarante-huit heures à compter de sa notification ".

2. Il résulte de ces dispositions que seul le juge de la liberté et de la détention est compétent pour connaître des conclusions dirigées contre les décisions de placement en rétention administrative. Par suite les conclusions de M. C tendant à l'annulation de l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Var l'a placé en rétention administrative, qui échappent à la compétence de la juridiction administrative, ne peuvent qu'être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaitre. En tout état de cause il est constant que M. C parle et comprend le français.

En ce qui concerne l'arrêté obligeant le requérant à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et lui interdisant d'y retourner pour une durée de deux ans :

3. M. B C, ressortissant tunisien, né le 2 mai 2000 à Sousse (Tunisie)) est entré en France de manière irrégulière à une date indéterminée et a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance en 2018, alors qu'il était déjà majeur, sur la base de l'indication d'une date de naissance erronée. Il a présenté une demande de titre de séjour qui a été rejetée par une décision du 31 juillet 2020, assortie d'une obligation de quitter le territoire, dont la légalité a été confirmée par la juridiction administrative. Il a été condamné par le tribunal correctionnel de Toulon dans une affaire de stupéfiants et a été incarcéré du 30 septembre 2022 au 11 mars 2023. Il demande l'annulation de l'arrêté du 10 mars 2023 par lequel le préfet du Var l'oblige à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, lui interdit d'y retourner pour une durée de deux ans et fixe son pays de renvoi.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

4. L'arrêté du 10 mars 2023 est signé, pour le préfet du Var, par M. E A, sous-préfet, qui justifie d'une délégation de signature délivrée par arrêté préfectoral n° 2022/65/MCI du 26 décembre 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, numéro n° 239. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué ne peut donc qu'être écarté.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

5. L'arrêté contesté comporte, dans ses visas et motifs, les considérations de droit et de fait sur lesquelles se fonde la préfète, et qui permettent de vérifier que l'administration préfectorale a procédé à un examen réel et sérieux de la situation particulière du requérant au regard des stipulations et dispositions législatives et réglementaires applicables, en particulier en examinant les conditions de son entrée et de son maintien sur le territoire français, sa situation familiale actuelle et les risques éventuellement encourus par le requérant en cas de retour en Tunisie.

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ;() 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ;". Il ressort de l'acte attaqué que le préfet du Var a entendu fonder l'obligation du territoire sur le 3° précité, M. C s'étant vu refuser la délivrance d'un titre de séjour en 2020. La mesure d'éloignement pouvait dès lors être légalement fondée sur le 3° précité. Le préfet a également considéré que le comportement du requérant constitue une menace pour l'ordre public, justifiant son éloignement. En l'espèce les pièces du dossier ne permettent pas d'apprécier le bien-fondé de cette appréciation, mais la mesure d'éloignement pouvait être prise en l'espèce sur le seul fondement du 3°. Il y a lieu dès lors d'écarter le moyen tiré du défaut de base légale.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui " et aux termes de l'article L ' 423-23 du même code : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine./ L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". M. C fait valoir qu'il est établi en France depuis 2018, pays dans lequel il a fixé ses centres d'intérêts et établi sa vie de famille, pays dans lequel il s'est marié et a construit un foyer, qu'il s'occupe du fils de sa compagne, âgé de 4 ans, depuis le début de leur relation, soit depuis plus de deux ans, également qu'il a toute sa famille présente en France et notamment sa sœur et ses enfants, dont il s'occupe beaucoup puisqu'il est déclaré au titre de la garde d'enfant, exerçant dès lors une activité professionnelle rémunérée et régulière depuis plus de deux ans. Toutefois M. C entend mettre ainsi les autorités françaises devant le fait accompli, et dans un tel cas ce n'est que dans des circonstances exceptionnelles que l'éloignement du membre de la famille qui est ressortissant d'un pays tiers peut être jugé incompatible avec les stipulations de l'article 8 (CEDH, 3 oct. 2014, aff. 12738/10, grande ch., Jeunesse c/ Pays-Bas, § 96). En l'espèce M. C est démuni de titre de séjour, et a construit la vie privée et familiale dont il se prévaut en se maintenant en France en dépit d'un refus de titre de séjour et d'une obligation de quitter le territoire dont la légalité a été confirmée par la justice administrative. Dans sa situation il ne pouvait pas travailler légalement. Il a été condamné et incarcéré pour une affaire de stupéfiants. Il ne peut être dès lors regardé comme bien inséré dans la société française. Dans ces conditions, et alors qu'il ne justifie pas d'une impossibilité de poursuivre sa vie privée et familiale en Tunisie, il n'établit pas que la mesure d'éloignement porterait, eu égard à ses buts de maîtrise de l'immigration irrégulière, une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale Le moyens tiré de la violation des stipulations et dispositions précitées doit dès lors être écarté. Doit être également écarté le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet quant aux conséquences de la décision d'éloignement sur sa situation personnelle.

Sur la décision privant le requérant d'un délai de départ volontaire

8. En application de l'article L. 613-2 du même code les décisions relatives au refus de délai de départ volontaire doivent être motivées. En l'espèce la décision est motivée en droit par le rappel des dispositions de l'article L. 612-2 du code, et en fait par la mention d'un maintien sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration d'un titre de séjour sans en avoir demandé le renouvellement, par la déclaration explicite de ne pas se conformer à l'obligation de quitter le territoire, par la soustraction à une précédente mesure d'éloignement et par l'absence de garanties de représentation suffisantes, en l'absence de présentation de documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Si des motifs se sont ultérieurement à la décision révélée erronés, ceux tirés des 4° et 5° mentionnés ci-dessous étaient bien fondés. Le moyen tiré d'une insuffisance de la motivation doit dès lors être écarté.

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " () l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et aux termes de l'article L. 612-3 " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ;5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ;". En l'espèce le préfet a pu légalement se fonder sur les dispositions précitées pour refuser d'accorder à M. C un délai de départ, alors même qu'il peut justifier de la possession de documents d'identité et de voyage.

Sur l'interdiction de retour :

10. Il résulte de l'examen de l'arrêté attaqué que le préfet du Var avait entendu ne pas prononcer d'interdiction de retour, afin de permettre à M. C de pouvoir repartir dans son pays et de revenir de manière régulière pour retrouver son épouse et assurer la charge de son futur enfant. Cette mention entache de contradiction de motifs la décision d'interdire le retour du requérant avant deux ans et il y a lieu dès lors d'annuler cette mesure.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête dirigées contre l'obligation de quitter le territoire et la décision refusant un délai de départ volontaire doivent être rejetées, et que l'interdiction de retour doit être annulée. Cette décision n'implique pas que le tribunal prononce des mesures d'injonction, l'annulation de l'interdiction de retour entraînant le retrait du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ou s'il n'y a pas été procédé faisant obstacle à ce signalement.

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'État sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1erer : La décision du 10 mars 2023 portant interdiction de retour pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, au préfet du Var et à Me Labi.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2023.

Le magistrat désigné,

F. D

La greffière,

E. PAQUIER

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2300860

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