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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2301558

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2301558

jeudi 27 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2301558
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSCP BREUILLOT - VARO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 28 avril, 15 juin et 20 juin 2023, M. B A, représenté par Me Breuillot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 31 mars 2023 par laquelle la préfète de Vaucluse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti son refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé un pays de destination ;

3°) d'enjoindre à titre principal à la préfète de Vaucluse de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige a été signée par une autorité incompétente, faute pour la préfète du Gard de justifier d'une délégation de signature ;

- il méconnaît le droit d'être entendu protégé par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne dès lors qu'il n'a pas été informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour ;

- la préfète a commis une erreur de droit dans l'application de l'accord franco-sénégalais dont il respecte les conditions pour bénéficier d'un changement de statut d'étudiant à salarié ;

- elle a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie de motifs exceptionnels et de considérations humanitaires ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 juin 2023, la préfète de Vaucluse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal sur la circulation et le séjour des personnes du 1er août 1995 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-sénégalais relatif à la gestion concertée des flux migratoires du 23 septembre 2006 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Antolini,

- et les observations de Me Breuillot, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, de nationalité sénégalaise, est entré en France à l'âge de 28 ans le 10 octobre 2018, sous couvert d'un visa long séjour étudiant valable jusqu'au 4 octobre 2019. Il a ultérieurement obtenu un titre de séjour valable jusqu'au 2 octobre 2020. En juin 2022, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour par le travail. Par arrêté en date du 31 juin 2023, la préfète de Vaucluse a rejeté sa demande, a assorti ce refus de séjour d'une obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Au cas d'espèce, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ces conclusions sont dès lors sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 13 de la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Sénégal sur la circulation et le séjour des personnes du 1er août 1995 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation respective des deux États sur l'entrée et le séjour des étrangers sur tous les points non traités par la convention. ". L'article 6 de la même convention stipule que : " Les ressortissants de chacun des Etats contractants désireux d'exercer sur le territoire de l'autre État une activité professionnelle () doivent être munis du visa de long séjour prévu à l'article 4 après avoir été autorisés à exercer cette activité par les autorités compétentes de l'Etat d'accueil ". En outre, aux termes du deuxième alinéa du paragraphe 321 de l'article 3 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, relatif à la gestion concertée des flux migratoires, dans sa rédaction issue de l'article 3 de l'avenant du 25 février 2008, entré en vigueur le 1er août 2009 : " La carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", d'une durée de douze mois renouvelable, ou celle portant la mention " travailleur temporaire " sont délivrées, sans que soit prise en compte la situation de l'emploi, au ressortissant sénégalais titulaire d'un contrat de travail visé par l'Autorité française compétente, pour exercer une activité salariée dans l'un des métiers énumérés à l'annexe IV ".

4. Par ailleurs aux termes du paragraphe 42 de l'article 4 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue du point 31 de l'article 3 de l'avenant signé le 25 février 2008 : " Un ressortissant sénégalais en situation irrégulière en France peut bénéficier, en application de la législation française, d'une admission exceptionnelle au séjour se traduisant par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant : - soit la mention "salarié" s'il exerce l'un des métiers mentionnés dans la liste figurant en annexe IV de l'Accord et dispose d'une proposition de contrat de travail ; / - soit la mention "vie privée et familiale" s'il justifie de motifs humanitaires ou exceptionnels ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

5. Les stipulations du paragraphe 42 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, dans sa rédaction issue de l'avenant signé le 25 février 2008, renvoyant à la législation française en matière d'admission exceptionnelle au séjour des ressortissants sénégalais en situation irrégulière rendent applicables à ces ressortissants les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le préfet, saisi d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour par un ressortissant sénégalais en situation irrégulière, est conduit, par l'effet de l'accord du 23 septembre 2006 modifié, à faire application des dispositions de cet article.

6. Il résulte des précédentes dispositions qu'en présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du précédent code, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Dans cette dernière hypothèse, un demandeur qui justifierait d'une promesse d'embauche ou d'un contrat de travail, ne saurait être regardé, par principe, comme attestant, par là-même, des " motifs exceptionnels " exigés par la loi. Il appartient, en effet, à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément de sa situation personnelle dont l'étranger ferait état à l'appui de sa demande, tel que par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui réside habituellement sur le territoire français depuis son arrivée en 2018, soit près de 5 années, a conclu le 2 novembre 2020 un contrat de travail à durée indéterminée et à temps plein avec la société U Proximité France, en qualité de " préparateur de commandes ". Le requérant, qui verse aux débats pas moins de 35 bulletins de salaire délivrés par la même société, justifie donc d'une ancienneté professionnelle de près de trois ans auprès du même employeur. En outre, le métier exercé par M. A fait partie des métiers listés dans l'accord franco-sénégalais susvisé, dans la catégorie " commerce ", où figurent le métier " d'agent de stockage et de répartition des marchandises ". Il ressort également des pièces du dossier que l'employeur de M. A, informé de la situation administrative de l'intéressé, atteste le 12 février 2021 avoir souhaité le conserver à son service en raison de son expérience professionnelle, ses compétences techniques et son savoir-être. De ce fait, dans les circonstances particulières de l'espèce, tant au regard de son parcours étudiant réalisé en France entre 2014 et 2019, où il a nécessairement tissé un réseau de relations sociales, de l'obtention d'un diplôme de master 1 en sciences agronomiques " prévention et gestion des risques liées à la sécurité alimentaire " délivré en 2018 par l'université d'Avignon, que de son expérience professionnelle durable qui a donné toute satisfaction à son employeur, notamment durant la période de l'épidémie de Covid-19, M. A est fondé à soutenir qu'en considérant qu'il ne justifiait pas d'une ancienneté et d'une stabilité de son emploi suffisante, la préfète de Vaucluse a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ".

8. Par ailleurs, il ressort de l'arrêté attaqué que pour rejeter cette demande, la préfète de Vaucluse a notamment relevé que l'intéressé ne bénéficie pas d'un visa long séjour. Or, il ne ressort d'aucune des stipulations de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, ni des dispositions de l'article 435-1 précitées, que la délivrance de la carte de séjour temporaire délivrée sur le fondement du paragraphe 42 précité, en vue spécifiquement de l'exercice d'une activité salariée dans l'un des métiers énumérés à son annexe IV, soit subordonnée au visa de long séjour requis par les stipulations générales de l'article 6 de la convention franco-sénégalaise du 1er août 1995 pour l'exercice d'une activité professionnelle sur le territoire de l'autre Etat.

9. Il s'ensuit que M. A, qui justifie remplir les conditions prévues par l'article 3 de l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006, est fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 31 mars 2023 par laquelle la préfète de Vaucluse a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions subséquentes du même jour l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de M. A, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de Vaucluse de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit nécessaire d'assortir cette injonction d'une quelconque astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Breuillot, avocat de M. A, au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Breuillot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 mars 2023 par lequel la préfète de Vaucluse a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A et l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Vaucluse de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Breuillot la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Anne-France Breuillot et à la préfète de Vaucluse.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Antolini, président,

M. Lagarde, premier conseiller,

Mme Lahmar, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juillet 2023.

Le président-rapporteur,

J. ANTOLINI

Le conseiller le plus ancien,

F. LAGARDE

La greffière,

A. OLSZEWSKI

La République mande et ordonne à la préfète de Vaucluse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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