mardi 8 août 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nîmes |
| Section | Tribunal Administratif de Nîmes |
| N° Dossier | TA30-2302750 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | SCP BRUN CHABADEL EXPERT PITON |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 20 juillet 2023, M. D A et M. B C, représentés par Me Cagnon, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L.521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 19 mai 2023 portant exercice du droit de préemption urbain par la commune de Remoulins sur les parcelles cadastrées section AE n° 251 et 252 sise sur son territoire, ensemble la déclaration d'intention d'aliéner y afférent, et de la délibération du 20 juin 2023 par laquelle le conseil municipal de Remoulins a décidé d'acquérir lesdites parcelles au prix de 5 000 euros et d'autoriser le maire à signer tous actes afférents.
2°) de mettre à la charge de la commune de Remoulins la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est présumée remplie quand l'acquéreur évincé sollicite la suspension de la préemption ;
- sont de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision les moyens tirés de ce que :
* la décision du 19 mai 2023 a été prise par une autorité incompétente et n'est pas régularisée par la délibération du 20 juin 2023 au demeurant intervenue à une date où la commune était forclose pour exercer le droit de préemption ;
* la décision du 193 mai 2023 est insuffisamment motivée dès lors qu'elle ne comporte aucune référence à l'acte portant création de la zone de préemption, ni aucune motivation de fait tendant à justifier la nécessité pour la commune de préempter pour assurer la préservation et la protection du milieu naturel existant sur ce secteur du territoire communal, de même que le formulaire de déclaration d'intention d'aliéner ; la délibération du 20 juin 2023 est insuffisamment motivée en fait et en droit ;
* les membres du conseil municipal n'ont pas été pleinement informés du projet de préemption de ces parcelles ni des conséquences qui en résulteraient ;
* la commune était incompétente pour préempter en lieu et place de la communauté de communes du pont du Gard au titre du droit de préemption urbain prévu par l'article L. 211-1 alinéa 1er du code de l'urbanisme;
* le droit de préemption urbain ne pouvait pas être mis en œuvre pour une parcelle agricole ;
* la délibération du 20 juin 2023 est entachée d'une erreur de droit du fait de la forclusion au 13 juin 2023 du droit de préemption en application de l'article R. 213-7 du code de l'urbanisme ;
* les motifs énoncés dans la délibération du 20 juin 2023 sont entachés d'erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 août 2023, la commune de Remoulins, représentée par Me Callens, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge des requérants au titre des frais d'instance.
Elle fait valoir que :
- seul l'acquéreur évincé bénéficie de la présomption d'urgence ; les démarches tendant à l'établissement d'un acte notarié ne justifient pas d'urgence en l'état ; une action en nullité de la vente est possible de la juridiction civile ;
- par délibération du 20 octobre 2021, le conseil municipal a délégué au maire la charge d'exercer, au nom de la commune, les droits de préemption définis par le code de l'urbanisme, que la commune en soit titulaire ou délégataire ; la préemption n'est pas exercée au nom du droit de préemption urbain transféré à la communauté de commune mais au titre de la protection des espaces naturels sensibles, ainsi que cela ressort de la délibération du 20 juin 2023 ; le courrier du maire du 19 mai 2023 vise le droit de préemption urbain par une erreur de plume mais vise dûment l'article R.213-12, applicable à la préemption au titre des espaces naturels sensibles ;
- la motivation en fait du courrier du 19 mai 2023 a été régularisée par la délibération du 20 juin 2023 ;
- les conseillers municipaux ont été dûment convoqués le 15 juillet 2023 et ont été destinataires d'un ordre du jour et d'une note de synthèse ;
- s'agissant du fondement du courrier du 19 mai 2023, elle sollicite une substitution de motifs (L.215-7, L.215-1 et suivants, R.215-1 et suivants du code de l'urbanisme) ;
- le délai de préemption pour les communes agissant par substitution du département dans le cadre des espaces naturels sensibles n'est pas de deux mais de trois mois ; or, la déclaration d'intention d'aliéner a été reçue au sein des services communaux le 13 avril 2023 de sorte que la délibération du 20 juin n'est pas forclose ;
- les décisions attaquées ne sont pas entachées d'erreur manifeste d'appréciation au regard du projet de jardins communaux partagés ayant déjà justifié plusieurs préemptions dans le secteur, et des objectifs de prévention des espaces naturels sensibles ;
Vu
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro n° 2302759 par laquelle MM. A et C demandent l'annulation des décisions attaquées.
Vu :
- le code de l'urbanisme
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président du tribunal a désigné Mme Chamot, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2023 à 10h30 :
- le rapport de Mme Chamot, qui informe les parties en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative de ce que le tribunal est susceptible de retenir le moyen d'ordre public tiré de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre la déclaration d'intention d'aliéner ;
- les observations de Me Rey substituant Me Cagnon, représentant MM. A et C, qui reprend en les développant ses conclusions et moyens ;
- les observations de Me Callens, représentant la commune de Remoulins qui reprend en les développant ses écritures ; il fait valoir en outre que l'intérêt public social de faciliter les liens intergénérationnels énoncé dans la délibération contestée peut être neutralisé au regard des autres objectifs de préservation des espaces naturels sensibles.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 11 heures.
Considérant ce qui suit :
1. M. A est propriétaire de terrains agricoles sis au lieudit La Vigière à Remoulins, cadastrés section AE n° 251 et n° 252, d'une surface totale de 757 m2. Après réception de la déclaration d'intention d'aliéner au sein des services communaux le 13 avril 2023, et par décision du 19 mai 2023, notifiée au notaire le 23 mai 2023, le maire de Remoulins a décidé de préempter ces parcelles au prix proposé de cinq mille euros. Par délibération du 20 juin 2023, le conseil municipal a décidé d'acquérir les parcelles par voie de préemption.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
3. Il résulte des dispositions précitées que la demande de suspension doit être motivée par l'existence d'une situation d'urgence et par un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision. Ces deux conditions sont cumulatives. Toutefois, et sans qu'il soit besoin d'examiner si ces conditions sont remplies, des conclusions à fin de suspension doivent être rejetées si les conclusions à fin d'annulation sont irrecevables.
En ce qui concerne la recevabilité :
4. Une déclaration d'intention d'aliéner ne constituant pas une décision administrative susceptible de recours, les conclusions tendant à son annulation sont irrecevables. Il s'ensuit que les conclusions de la requête tendant à la suspension de la déclaration d'intention d'aliéner ne peuvent qu'être rejetées.
En ce qui concerne l'urgence :
5. Eu égard à l'objet d'une décision de préemption et à ses effets pour l'acquéreur évincé, la condition d'urgence doit en principe être regardée comme remplie lorsque celui-ci demande la suspension d'une telle décision. Il peut toutefois en aller autrement dans le cas où le titulaire du droit de préemption justifie de circonstances particulières, tenant par exemple, s'agissant du droit de préemption urbain, à l'intérêt s'attachant à la réalisation rapide du projet qui a donné lieu à l'exercice du droit de préemption.
6. M. C justifie de sa qualité d'acquéreur évincé. En se limitant à faire état de sa volonté de développer des jardins communaux sur les terrains nus en litige, la commune de Remoulins ne justifie d'aucune circonstance particulière tenant à la réalisation rapide du projet. Elle n'invoque en outre pas utilement l'état de la procédure d'établissement des actes notariés ni la possibilité de saisir le juge judiciaire d'une action en nullité. Dans ces conditions, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité :
S'agissant de la décision du maire du 19 mai 2023 :
7. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau et à permettre l'adaptation des territoires au recul du trait de côte, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement (). / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. Toutefois, lorsque le droit de préemption est exercé à des fins de réserves foncières dans le cadre d'une zone d'aménagement différé, la décision peut se référer aux motivations générales mentionnées dans l'acte créant la zone (). "
8. En l'état de l'instruction, le moyen soulevé par M. C tiré de l'absence de motivation conforme à l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme de la décision du maire de Remoulins du 19 mai 2023 est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
9. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun des autres moyens soulevés par le requérant n'apparaît, en l'état de l'instruction, susceptible d'entraîner la suspension de l'exécution de la décision du 19 mai 2023.
S'agissant de la délibération du conseil municipal du 20 juin 2023 :
10. Il résulte des dispositions des articles L. 2122-2 et 23 du code général des collectivités territoriales et des articles L. 211-2 et L. 213-3 du code de l'urbanisme que le conseil municipal a la possibilité de déléguer au maire, pour la durée de son mandat, en conservant la faculté de prendre à tout moment une délibération mettant fin explicitement à cette délégation, l'exercice des droits de préemption dont la commune est titulaire ou délégataire afin d'acquérir des biens au profit de celle-ci.
11. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier ni même n'est allégué que le conseil municipal n'aurait pas, avant d'adopter la délibération du 20 juin 2023 contestée, adopté une délibération mettant fin explicitement à la délégation consentie au maire en matière d'exercice du droit de préemption par délibération du 20 octobre 2021. En l'état de l'instruction ni les moyens d'incompétence ni aucun autre moyen ne sont de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la délibération du 20 juin 2023.
12. Par suite, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la seule décision du maire de Remoulins du 19 mai 2023 portant exercice du droit de préemption sur les parcelles cadastrées section AE n° 251 et 252 jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond.
Sur les frais liés au litige :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Remoulins une somme de 1 000 euros à verser à M. C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces mêmes dispositions s'opposent à ce qu'il soit fait droit aux conclusions de la commune de Remoulins.
O R D O N N E :
Article 1 : L'exécution de la décision du maire de Remoulins du 19 mai 2023 portant exercice du droit de préemption sur les parcelles cadastrées section AE n° 251 et 252 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de ces actes.
Article 2 : La commune de Remoulins versera à M. C la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par MM. A et C est rejeté.
Article 4 : Les conclusions de la commune de Remoulins sont rejetées.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M D A, M. B C et à la commune de Remoulins.
Fait à Nîmes, le 8 août 2023.
La juge des référés,
C. CHAMOT
La République mande et ordonne à la préfète du Gard en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2302750
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01/06/2026
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01/06/2026