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AccueilJurisprudence administrativeN° TA30-2303736

Tribunal Administratif de Nîmes — Décision N° TA30-2303736

lundi 16 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nîmes
SectionTribunal Administratif de Nîmes
N° DossierTA30-2303736
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantESSAKHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 7, 9 et 11 octobre 2023, M. E B, actuellement assigné à résidence, représenté par Me Kamdem, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 octobre 2023 par lequel le préfet de l'Aude l'a obligé à quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et a prononcé une interdiction de retour d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ce règlement emportant renonciation de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

* Sur l'obligation de quitter le territoire français sans délai :

- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle a été adoptée à l'issue d'une procédure irrégulière, en l'absence de respect d'une procédure contradictoire préalablement à l'édiction de la mesure litigieuse ;

- elle est insuffisamment motivée et révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle viole l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme compte tenu de sa vie privée et familiale constituée sur le territoire français par son union avec une ressortissante française et la participation à l'éducation de la fille de celle-ci, en situation de handicap ;

- elle viole l'article 6 de la convention européenne des droits de l'homme compte tenu de ce qu'elle l'expose à des sanctions pénales pour violation de son contrôle judiciaire auquel il est soumis dans le cadre d'une instruction pénale et l'empêchera de bénéficier d'un procès équitable ;

* Sur l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

- cette décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- cette décision est disproportionnée au regard de ses attaches et sa durée de séjour sur le territoire français ;

- elle méconnaît son obligation de demeurer sur le territoire français le temps de son jugement pénal.

Des pièces ont été produites le 12 octobre 2023 par le préfet de l'Aude.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à Mme Galtier, première conseillère, les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience, le 12 octobre 2023 à 14h00.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Galtier,

- les observations de Me Kamdem, représentant M. B, présent à l'audience, qui persiste dans ses écritures, par les mêmes moyens ;

- le préfet de l'Aude n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience au jeudi 12 octobre à 17h.

M. B a présenté des pièces complémentaires le 12 octobre à 15h06.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B, ressortissant burkinabé né le 15 février 1988, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 6 octobre 2023 par lequel le préfet de l'Aude l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire ;

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

3. L'arrêté attaqué est signé, pour le préfet de l'Aude, par Mme D C. Par un arrêté du 11 septembre 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°08 de la préfecture, accessible sur le site internet de la préfecture tant au juge qu'aux parties, le préfet de l'Aude a donné délégation à Mme D C, directrice de la légalité et de la citoyenneté, aux fins de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, il résulte des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse régissant l'édiction des décisions portant obligation de quitter le territoire français et des décisions accessoires prises pour leur exécution. Par suite, les dispositions de l'article 24 de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations, désormais codifiées aux articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration, ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre de la décision attaquée. En tout état de cause, il ressort du procès-verbal de l'audition de M. B réalisée par les services de police le 6 octobre 2023 que le requérant a été interrogé sur sa situation personnelle, qu'il a été invité à présenter ses observations sur l'éventualité que soit prise à son égard une mesure d'éloignement et qu'il a été mis en mesure de porter à la connaissance de l'autorité préfectorale tout élément sur sa situation personnelle. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que son droit à présenter des observations aurait été méconnu. Par suite, ce moyen doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de n'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ". En application de ces disposition, l'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui fonde la mesure d'éloignement litigieuse. Par ailleurs, l'arrêté mentionne les conditions d'entrée et de séjour de l'intéressé, ainsi que les attaches personnelles dont il se prévaut. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui n'avait pas à mentionner toutes les circonstances de fait et de droit propres à l'intéressé, est insuffisamment motivée. Pour les mêmes motifs, il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Aude s'est livré à un examen réel et sérieux de la situation de M. B.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Il ressort des pièces du dossier, ainsi que des débats tenus lors l'audience publique, que si le requérant soutient entretenir une relation avec Mme A, et participer à l'éducation de la fille de cette dernière, Léa, il ressort des pièces du dossier que cette relation est récente à la date de la présente mesure et ne présente pas un caractère de stabilité suffisant. A l'inverse, M. B a indiqué ne pas être isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à ses 30 ans, où résident sa famille, son ancienne compagne et leur fille de 5 ans, et qu'il a visité lors d'un voyage au Burkina-Faso en 2019. Dans ces conditions, eu égard aux motifs qui la fondent, et notamment le maintien du requérant sur le territoire depuis l'expiration de son titre de séjour le 21 octobre 2021 sans justifier en avoir sollicité le renouvellement, M. B n'est pas fondé à soutenir qu'en édictant la mesure litigieuse, le préfet de l'Aude aurait porté une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par l'arrêté litigieux.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle () Tout accusé a droit notamment à : a) être informé, dans le plus court délai, dans une langue qu'il comprend et d'une manière détaillée, de la nature et de la cause de l'accusation portée contre lui ; b) disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de sa défense ; () ".

9. Le requérant ne peut utilement se prévaloir des stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui sont applicables aux procédures contentieuses suivies devant les juridictions lorsqu'elles statuent sur des droits ou obligations de caractère civil ou sur des accusations en matière pénale ce qui n'est pas le cas en l'espèce s'agissant de mesures de police administrative. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 138 du code de procédure pénale : " Le contrôle judiciaire peut être ordonné par le juge d'instruction ou par le juge des libertés et de la détention si la personne mise en examen encourt une peine d'emprisonnement correctionnel ou une peine plus grave. / Ce contrôle astreint la personne concernée à se soumettre () à une ou plusieurs des obligations ci-après énumérées : / 1° Ne pas sortir des limites territoriales déterminées par le juge d'instruction ou le juge des libertés et de la détention () 5° Se présenter périodiquement aux services () ou autorités désignées par le juge d'instruction () ".

11. La circonstance qu'un étranger fasse l'objet, par décision de l'autorité judiciaire, d'une mesure de contrôle judiciaire lui interdisant de quitter le territoire français, est sans incidence sur la légalité de la décision par laquelle l'autorité administrative compétente le met dans l'obligation de quitter le territoire français. Elle fait seulement obligation à l'autorité de police de s'abstenir de mettre à exécution cette mesure d'éloignement jusqu'à la levée par le juge judiciaire de l'interdiction ainsi prononcée.

12. Il résulte de ce qui a été dit au point précèdent que la circonstance que M. B soit placé sous contrôle judiciaire par une ordonnance du tribunal de grande instance de Rennes depuis le 12 juillet 2019, dans le cadre d'une instruction pénale à son encontre, et qui implique ainsi qu'il obtienne la mainlevée de ce contrôle pour tout déplacement à l'étranger, ne fait pas obstacle en elle-même à ce que le préfet de l'Aude prononce une mesure d'éloignement à son encontre, sous réserve, toutefois, que cette mesure ne reçoive aucune exécution avant que l'autorité judiciaire, expressément saisie à cet effet, ne donne préalablement son autorisation à la sortie de M. B du territoire national. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français, en ce qu'elle contreviendrait aux obligations imposées au requérant par le contrôle judiciaire, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour pour une durée d'un an :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ont repris celles de l'article L. 511-1 III alinéas 1 et 2 du même code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

/ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ont repris celles de l'article L. 511-1 III alinéa 8 du même code: " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ()". Il résulte de ces dispositions que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, ou lorsque l'étranger n'a pas respecté le délai qui lui était imparti pour satisfaire à cette obligation, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

14. Il ressort des pièces du dossier que M. B, entré régulièrement sur le territoire français sous couvert d'un visa " étudiant " valable du 12 septembre 2018 au 12 septembre 2019, a bénéficié ensuite d'un titre de séjour " étudiant " qui a expiré le 21 octobre 2021, et justifie donc d'un séjour sur le territoire français de cinq années à la date de la mesure litigieuse. Si le requérant s'est ensuite maintenu irrégulièrement sur le territoire et n'a pas poursuivi ses études, il justifie de cette situation au regard du contrôle judiciaire auquel il est soumis depuis juillet 2019, lequel l'a notamment contraint à quitter le département d'Ille-et-Vilaine où il suivait un cursus de langue française appliquée, ainsi que par sa dépression réactionnelle à sa mise en cause pénale pour des faits de viol sur personne vulnérable. Si le préfet de l'Aude considère que cette instruction pénale caractérise une menace pour l'ordre public, il ressort toutefois des pièces du dossier que M. B respecte les obligations de son contrôle judiciaire impliquant notamment l'obligation de se présenter une fois par semaine au commissariat de Montpellier, ainsi que l'interdiction de se rendre dans le département d'Ille-et-Vilaine ou à l'étranger sans autorisation préalable, ce qu'il a obtenu à deux reprises du juge d'instruction. Enfin, il est constant que M. B, qui n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, a séjourné un mois au Burkina-Faso en août 2019 et s'est présenté ensuite au commissariat de Montpellier dans le cadre de son contrôle judiciaire, commune dans laquelle il justifie désormais d'attaches personnelles. Dans ces conditions, M. B, qui ne présentait au demeurant pas de risque de se soustraire à la mesure d'éloignement, est fondé à soutenir qu'en lui infligeant une interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de l'Aude a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 octobre 2023 en tant que le préfet de l'Aude lui a infligé une interdiction de retour d'un an sur le territoire français.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par M. B sur le fondement de ces dispositions.

D E C I DE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire

Article 2 : L'arrêté du 6 octobre 2023 est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, au préfet de l'Aude et à Me Kamdem.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2023.

La magistrate désignée,

F. GALTIER

La greffière,

E. PAQUIERLa République mande et ordonne au préfet de l'Aude en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2303736

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