Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 mars 2024, Mme B... C..., représentée par Me Turrin, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 29 janvier 2024 et l’arrêté du 1er février 2024 par lesquels la présidente du conseil départemental de Vaucluse l’a suspendue de ses fonctions à titre conservatoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 2 février 2024 par lequel la présidente du conseil départemental de Vaucluse a abrogé sa nouvelle bonification indiciaire ;
3°) de mettre à la charge du département de Vaucluse la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les décisions en litige ont été prises par une autorité incompétente ;
- la décision portant suspension de fonction est insuffisamment motivée dès lors que les faits reprochés ne sont pas circonstanciés ;
- elle est entachée d’une erreur de fait et d’une erreur d’appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2025, le département de Vaucluse, représenté par Me Urien, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme C... au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Béréhouc, conseillère,
- les conclusions de M. Chaussard, rapporteur public,
- et les observations de Me Urien, représentant le département de Vaucluse.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C..., assistante territoriale socio-éducative de 1ère classe au sein du département de Vaucluse depuis le 1er février 2018, suite à un signalement de faits dont elle aurait été responsable, a été informée, par un courrier du 29 janvier 2024, de sa suspension de fonctions à titre conservatoire à compter de cette date. Puis par deux arrêtés distincts du 2 février 2024, la présidente du conseil départemental a formalisé cette suspension conservatoire et abrogé, à compter de cette suspension prenant effet au 20 janvier 2024, la décision par laquelle elle lui avait octroyé la nouvelle bonification indiciaire. Mme C... demande l’annulation de cette décision de suspension du 29 janvier 2024 et des deux arrêtés du 2 février 2024.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision du 29 janvier 2024 et l’arrêté du 2 février 2024 portant suspension de fonctions :
2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision et l’arrêté attaqués ont été signés par M. D... A..., directeur général des services, qui bénéficiait pour ce faire, par un arrêté de la présidente du conseil départemental de Vaucluse n° 2022-702 du 7 février 2022, régulièrement affiché, d’une délégation de signature « en toutes matières, à l’exception : de la convocation de l’Assemblée départementale et de la Commission permanente, des rapports de l’Assemblée départementale et de la Commission permanente ». Le vice d’incompétence invoqué doit donc être écarté comme manquant en fait.
3. En deuxième lieu, la mesure de suspension en cause, prévue par les dispositions de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique, est une mesure conservatoire, prise dans l’intérêt du service, sans caractère disciplinaire, qui n’est pas au nombre des décisions qui doivent être motivées. Le moyen tiré du défaut de motivation de la décision et de l’arrêté en litige doit donc être écarté comme inopérant.
4. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique issue de l’ordonnance n° 2021-1574 du 24 novembre 2021 : « Le fonctionnaire, auteur d’une faute grave, qu’il s’agisse d’un manquement à ses obligations professionnelles ou d’une infraction de droit commun, peut être suspendu par l’autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l’indemnité de résidence, le supplément familial de traitement. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. ». Une telle mesure de suspension revêtant un caractère conservatoire ne peut être légalement prononcée que lorsque les faits que l’administration impute à l’intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que la poursuite des activités de l’intéressé présente des inconvénients suffisamment sérieux pour le service ou le déroulement des procédures en cours.
5. Il ressort des pièces du dossier que, lors de son entretien avec sa responsable de service, le 19 janvier 2024, puis, par une attestation sur l’honneur établie le 26 janvier 2024, dans laquelle elle indiquait avoir à l’esprit la confraternité préconisée par le code de déontologie mais également sa volonté de ne plus taire, alors qu’elle quittait le service, les agissements dont elle aurait été témoin, une collègue de la requérante a rapporté, en des termes précis, détaillés et circonstanciés, que Mme C... aurait entretenu une relation intime durant plusieurs mois avec un jeune confié au département et placé sous sa responsabilité, que cette relation aurait commencée pendant le confinement lié à la crise sanitaire alors qu’il était encore mineur, hébergé au sein d’un dispositif hôtelier, que plusieurs autres référents et jeunes auraient été témoins de ces agissements et tenus au secret et qu’elle aurait eu, par ailleurs, un comportement inadapté envers d’autres jeunes placés en les accueillant plusieurs jours à son domicile avant l’évaluation de minorité et en leur demandant de réaliser des travaux à des fins personnelles. Il ressort, en outre, des pièces du dossier, et notamment de l’attestation rédigée par sa cheffe de service et de ses comptes-rendus d’entretien d’évaluation professionnelle établis pour les années 2018 et 2021, que Mme C... éprouvait des difficultés à mesurer son implication personnelle dans ses missions et à établir une juste distance avec les mineurs dont elle avait la charge. Au regard de ces éléments de faits qui présentaient, à la date des décision et arrêté contestés, un degré suffisant de gravité et de vraisemblance, c’est sans erreur d’appréciation dans l’application des dispositions précitées de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique que la présidente du département de Vaucluse a prononcé, dans l’intérêt du service, la suspension de fonctions à titre conservatoire de Mme C....
En ce qui concerne l’arrêté du 2 février 2024 portant abrogation de la nouvelle bonification indiciaire :
6. Au regard des motifs précités au point 2, le vice d’incompétence invoqué contre l’arrêté du 2 février 2024, signé par M. D... A..., doit être écarté comme manquant en fait.
7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C... n’est pas fondée à soutenir que la décision du 29 janvier 2024 et les deux arrêtés du 2 février 2024 seraient entachés d’illégalité et ses conclusions tendant à leur annulation doivent, dès lors, être rejetées.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
8. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’une somme soit mise à la charge du département de Vaucluse, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés par Mme C... et non compris dans les dépens. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire droit aux conclusions du département de Vaucluse présentées sur le fondement de ces mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du département de Vaucluse présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... C... et au département de Vaucluse.
Délibéré après l'audience du 12 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Roux, président,
Mme Ruiz, première conseillère,
Mme Béréhouc, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2026.
La rapporteure,
F. BEREHOUC
Le président,
G. ROUX
La greffière,
B. ROUSSELET-ARRIGONI
La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,